Dans les laboratoires du rap de Chicago

0-Chicago Bobby Dollar

En 2012, Chicago est l’épicentre d’un séisme qui se ressent jusqu’en Angleterre et en France. Nous étions loin d’imaginer l’impact qu’aurait le rap instinctif de Chief Keef, véritable Nikola Tesla de la décennie. Ses inventions mélodiques, de vocabulaires, d’articulations, peuvent paraître accidentelles, mais il ne fait aucun doute que nous regarderons son œuvre comme celle d’un auteur qui a fait pivoter tout un pan du rap.

Aujourd’hui, Chief Keef est interdit de séjour dans sa ville d’origine. Depuis son manoir de Los Angeles, il distord les codes de la drill music. Mélangée au bop et au r&b, elle est romantique sur Thot Breaker, puis défiante et cinglée sur “Be Back”, extrait de Dedication, avec ses cuivres distordus et ses murmures échappés des forêts de Twin Peaks. À Chicago, l’empreinte de Chief Keef n’est pas strictement musicale, il y a nourri un état d’esprit marqué par l’envie d’être soi-même. Sans lui, les laboratoires de Chicago continuent de tourner à plein régime, et quelques savants fous comme Valee, Z Money ou Famous Dex, expérimentent la différence.

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Une présence en ligne famélique, un début de carrière tardif à presque 30 ans, on pourrait croire que Valee nage à contre-courant mais ce n’est pas ça. Amateur de vêtements de luxe et de voitures de sport tout en relativisant leur valeur, il n’est pas anticonformiste, seulement détaché. Dans ses textes, même sa désinvolture est désinvolte, son flegme flegmatique. « Paid two hundred for some socks and I don’t know where they the hell at. »

Il y a cinq ans, alors qu’il s’ennuie chez lui au sud du centre ville de Chicago, Valee Taylor a l’intention de s’offrir une console de jeux. Sur la route, il passe devant un magasin d’équipements pour musiciens, d’où il ressort avec des machines de production et quelques micros. C’est ainsi que, par hasard, le rap devient un de ses hobbies, au même titre que les courses de voitures télécommandées et le toilettage de Furrari, son bébé yorkshire.

Une sérénité qu’on aurait pu bêtement qualifier de « vent frais » si sa performance signature sur “Two16’s” de Z Money ne rendait pas asthmatique. Seize mesures lâchées d’un seul souffle, dont on ressort aussi hébété qu’époumoné. « Honnêtement, je ne pense pas que Valee ait respiré une seul fois de toute la prise. C’est Houdini ce mec », confie ChaseTheMoney, le producteur du titre. Dans la veine des tourbillons de Ca$h Out et de feu Bankroll Fresh, Valee n’a de cesse de trouver de nouveaux flows. Il change de cadence d’une chanson à l’autre tout en gardant un côté hypnotisant, grâce à son air mollasse et à son timbre légèrement granuleux.

En ChaseTheMoney il trouve le parfait partenaire. Sur leur album commun VTM, ses productions froides et saturées posent une atmosphère industrielle qui laisse Valee construire des mélodies fredonnées. Avec “Window Seat” il fuit la présence humaine dans des désirs de dépenses absurdes. En étant le moins spécifique possible, il parle de soif de possession comme il peindrait une nature morte, et transforme la chanson du même nom d’Erykah Badu en poésie matérialiste et misanthrope, presque houellebecquienne. « A window seat, can I get a window seat ? I don’t want nobody next to me. I’ma go and get the guap, and spend it on all kind of shit that I want. »

Valee compare sa musique aussi bien à des films d’auteurs comme No Country For Old Men qu’aux hood movies à la Paid In Full. Il aimerait qu’elle soit un mélange d’avant-gardisme qui séduit la critique et d’efficacité qui plait aux jeunes et aux escrocs. En s’amusant à souffler de manières inventives quelques clichés rap, dans des chansons aux structures étonnantes et aux productions bizarres, il a en tout cas attiré l’attention du plus intrépide des labels locaux. Valee possède deux téléphones portables mais n’y enregistre aucun numéro, pour être sûr de ne pas mettre trop le nez dedans. C’est donc un émetteur inconnu qui l’a joint fin 2017, avec au moins deux bonnes nouvelles. Au bout du fil se succèdent Pusha T, qui souhaite poser un couplet sur le remix de Miami, puis un certain Kanye West, qui aimerait que le rookie réserve à G.O.O.D. Music les droits de son premier album studio à venir.

Ce début d’effervescence autour de Valee n’a en rien effrité sa décontraction. Les murmures du récemment réédité « I Got Whatever » nous force à être attentif à son jeu minutieux, celui d’un horloger qui s’amuse avec les mécaniques de la trap music, pour la rendre élégante.

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« Like Tommy Lee and Pamela I’m fucking on the camera more stamina than animals, Gucci is no amateur, Jeru The Damaja could damage ya’ or handle ya’… » Écrite en 2008, « Photoshoot », et son allitération mâchouillée avec le nez bouché, reste une marque de l’apogée de Gucci Mane. En montant le son assez fort, on entend toute une génération naître dans le fond de la chanson. Parmi eux, le Valee de Two16’s, mais aussi et surtout son acolyte Z Money.

Z Money est un alambique humain, il sépare les syllabes par chauffage puis refroidissement, les déforme et les malaxe comme dans une lampe à lave. Depuis le début de sa carrière en 2013, il tente de recréer chimiquement les grands couplets de Gucci Mane, et depuis lors c’est comme s’il étirait sans cesse ceux de « Photoshoot ».

Ses deux albums sortis en 2017, Heroin Bag et ZTM, sont encore d’impeccables démonstrations de swagger et de nonchalance. Des synthés coulent à l’intérieur d’un bâton de pluie, une caisse claire tourne comme la trotteuse d’une horloge, des glaçons s’entrechoquent. Tous ces bruitages donnent à sa trap music un côté presque relaxant, comme si nous écoutions un bain-marie d’héroïne en ASMR. De Gucci Mane, Z Money reprend aussi l’univers de dealers outrancier, aux liasses de billets longues comme ses couplets, mais ses productions rendent son style plus délicat et envoûtant.

Au quotidien, les cuisines de Z Money sont nettement plus classiques et légales. Situé au 5419 de la W North Avenue, Emma’s Breakfast est le nom de son restaurant, ouvert à Chicago en 2013. Soul food riche en œufs, huile et friture, matin et soir, sept jour sur sept, il porte le prénom de la grand-mère de Z, en hommage à celle qui inspire plusieurs recettes secrètes présentes sur la carte. Z Money a ouvert son restaurant (tout comme d’autres business dans Chicago) avant de se lancer sérieusement dans la musique. Ce sont donc ses french toasts bacon saucisses et ses buckets de wings bons à s’en lécher les doigts qui financent sa carrière de chanteur, et non l’inverse.

Encore peu reconnu en dehors du Michigan, Z Money fait pourtant figure de vétéran à Chicago. Une peine de prison a bien failli stopper son beau début de parcours, mais ses derniers projets et son rapprochement avec Valee, ChaseTheMoney et la 808Mafia ont réapprovisionnés sa clepsydre. Symbole de ce nouveau départ réussi, il annonce le 22 janvier 2018 qu’il rejoint les esquimaux du nouveau label de son idole. « Gucci Mane m’a appelé un matin très tôt, à 8h. Il voulait me signer. Je l’ai inondé de titres, il a tout écouté. Il m’a rappelé pour avoir un 12 mesures. Nos avocats ont commencé à échanger, donc aujourd’hui je rends ça officiel. »

Il y a quelques années, les belles promesses “Regular”, “10 Hours” ou “Dope Boy Magic” étaient trop dérivées de chansons de Gucci Mane, une collaboration paraissait vaine. Avec “Prefer”, “What The Type”, ou encore un fois, “Two 16’s”, il est clair que Z Money a trouvé sa voix, qu’il est même en position de stimuler son modèle, en lui soufflant sa brise glacée dans le bas de la nuque.

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Avec des dreadlocks rouges, un jean slim troué et un triplet flow emprunté à Sauce Walka des Sauce Twinz, Famous Dex a tout du rappeur lambda de la génération SoundCloud. Mais au fil des années, à coups d’amphétamines et de choix de productions audacieux, Dexter a construit son propre laboratoire.

Famous Dex est un spectacle visuel, plein de danses burlesques et de grimaces slapsticks. La façon dont il agite son corps maigrichon peut rappeler Rick James, les costumes en Spandex moulants simplement troqués contre des vestes Bape. Cette drôle de manière de bouger et de tordre son visage est en adéquation avec son rap cartoon, volontairement crétin. Parce que pour Dexter la musique doit être une recréation et un moyen de repousser les limites de la rigolade.

Sur son cou est tatoué le prénom de sa mère, Diane, et sur sa joue gauche, le ruban rose de la lutte contre le cancer du sein, auquel cette dernière a succombé en 2016. « Quand on perd quelqu’un de vraiment très proche, soit on se fout en l’air soit on décide de profiter », dit-il. Boosté par la naissance de sa petite fille, Dex a choisi de célébrer la vie et ses plaisirs. Ses chansons pleines de cris et d’onomatopées racontent l’adulescence fêtarde, célèbrent les drogues récréatives et le sexe débridé en compagnie de supa freak. Jusque là, toujours rien d’innovant.

C’est la manière qui change tout. Famous Dex, ignorant les normes et le ridicule, n’est jamais à l’abri du bel accident. Au moment de choisir ses productions, il opte pour ce qu’il y a de plus électronique et dansant, pour les arrangements les plus loufoques et facétieux, pour les rythmiques les plus élevées et surprenantes. Ses meilleurs titres sont probablement ceux qui brouillent la frontière entre l’insupportable et l’agréable, jusqu’à rendre l’agaçant imparable. “Huh”, “Link” ou le récent “Pick It Up” avec A$AP Rocky, donnent autant envie de sortir des pas de danse débiles que de se taper la tête contre les murs. Et c’est précisément là que se trouve la force de leur interprète.

Sa démence crée un inconfort permanent, mais parce qu’il est voulu et maîtrisé, un inconfort qui happe, dans ses rebondissements, dans ses délires psychédéliques et surprenants. Sur ses mixtapes masterisées à la truelle même les hurlements des DJs participent au bordel ambiant et à cette sensation d’être perdu dans une maison de fous. Sur Read About It, un zapping radio horripilant nous perd dans un dédale de bruits et de musiques dès l’introduction. Mais impossible de résister au délire de ces bouts de morceaux qui se chassent les uns les autres.

Prévu pour sortir en pleine March Madness, Dex Meets Dexter, son premier album studio, permettra de savoir si le rap de Famous Dex est soluble aux contraintes d’un tel exercice. Presque aussi excentrique et signé comme lui chez 300, Lil Yachty n’avait pas convaincu avec Teenage Emotions : quand elle est feinte, la folie ne résiste pas au formatage.

Dans un registre plus vitaminé, ChaseTheMoney travaille également avec Cdot Honcho, rappeur mitraillette aussi à l’aise sur les rythmes trap que sur le footwork de DJ Nate. En attendant de savoir ce qu’il fera avec G.O.O.D. Music, Valee est apparu sur l’album de Noël de Chance et Jeremih, et aurait enregistré avec ce dernier un EP façon Watch The Throne of Chicago. De G Herbo à CupcakKe, de Lud Foe à Vic Spencer, en passant par Saba, Lucki et les évidents mastodontes, la ville des vents possède encore une belle génération d’artistes.

Mais six ans après que lui et ses copains aient marqué le rap pour toujours, et peu importe qu’aujourd’hui même son hologramme soit interdit d’approcher la région, Chief Keef reste le Chicagoan le plus captivant à suivre. Après un premier album qui a autant inspiré la jeune scène de Brooklyn que Fetty Wap ou Post Malone, après avoir donné naissance au mumble rap en avalant une machine sur Go To Jail, après les expériences électroniques de Back From The Dead 2 en 2014, copiées par les tubes du SoundCloud rap en 2017, après le romantisme étrange de Thot Breaker et le retour à la motivation music abrasive avec Dedication, il est difficile de prévoir ce à quoi ressemblera la musique de Chief Keef demain. Et c’est une sensation extrêmement précieuse.

Illustrations : @bobbydoflamingo

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