Rap français, je ne suis pas ton négro

Rap français, je ne suis pas ton négro

L’embrouille entre Ateyaba et Kekra, en mars dernier, soulève l’un des derniers tabous du rap français : le mot « négro ». À l’heure où les codes du hip-hop se généralisent, ce terme ultrasensible échappe aux mains de la communauté noire. Pourtant, il serait temps que les rappeurs et le public se demandent qui a le droit, et qui n’a pas le droit de le dire. Mais sommes-nous prêts à avoir cette discussion ?

Illustrations : @shingekko

Vous savez pourquoi j’aime le hip-hop ? Parce que je m’y sens chez moi.

Être un homme noir français, c’est rêver de vivre dans un clip de JAY-Z et se réveiller dans une comédie de Christian Clavier. Cinéma, médias, télévision, politique… les personnes noires sont quasiment absentes des espaces où se forge la conscience collective. Les rares fois où l’on pénètre ces milieux, on y est assignés à des rôles stéréotypés, ou alors on y est accueillis comme Vald chez Ardisson : pas super bien. La France est ce pays, étrange et un brin sadique, qui nie son histoire coloniale et l’existence de ses rejetons mais continue à les mépriser sourdement. De temps à autre le masque tombe, des Césars à LCI en passant par Le Slip Français. Je suis obsédé par cette violence symbolique.

Heureusement, il y a le rap. Le rap a été créé par et pour des gens qui me ressemblent. Le rap me présente des visages noirs qui s’expriment, se révoltent, vivent, réussissent. Avec la même peau, les mêmes cheveux, la même langue, les mêmes codes que moi. La même colère, aussi. Pour faire simple, j’aime le rap parce qu’il me laisse être Noir, sans discuter, sans négocier, dans un pays qui nous autorise rarement à l’être vraiment. Mais il y a deux ans, un événement est venu éclater cette bulle. 

Révélation

J’étais au concert triomphal de Kendrick Lamar à Paris avec des amis blancs. En pénétrant dans l’immense arène, j’avais d’abord été surpris par la composition du public, lui aussi très majoritairement blanc. Je connais bien la démographie des concerts de rap, mais allez savoir pourquoi, cette fois-ci j’étais surpris. Ma révélation, je l’ai eue au moment où, sur « HUMBLE« , Kendrick rappe : « If I kill a nigga it won’t be the alcohol ». J’ignore pourquoi, mais à ce moment-là, je me suis retourné vers mes amis pour savoir s’ils allaient dire le mot « nigga ». Ils l’ont fait. À chaque fois. Pendant toute la soirée.

Terme issu de l’esclavage et de la colonisation devenu injure négrophobe, le mot « nigger » (et « nègre », son pendant francophone) a fait l’objet d’une réappropriation par la communauté noire. Il y a d’abord eu la subversion, avec la négritude d’Aimé Césaire, puis le réinvestissement par le hip-hop, de nigger à nigga. La règle est simple : les Noirs peuvent l’utiliser entre eux comme on dirait « bro » ou « frérot », mais un individu extérieur à la communauté ne le peut pas. Aux Etats-Unis, des débats font régulièrement surface sur l’utilisation du n-word par des rappeurs pas blancs, mais pas noirs non plus, comme 6ix9ine, Fat Joe ou French Montana.

En France, l’ambiance est différente. Un flou artistique règne autour de l’héritage et de l’usage du n-word. Quelques artistes non-Noirs comme Hamza, Kekra, ou plus anciennement La Fouine, utilisent régulièrement « nigga » et « négro » sans que cela ne choque personne. Même ambiance dans les concerts : le public non-Noir reprend allègrement les n-word, qu’ils viennent de la bouche d’un Freddie Gibbs ou d’un Kaaris. Bref, le hip-hop a rendu le mot cool et acceptable.

J’avoue que j’étais très laxiste auparavant sur la règle du n-word. Je me fichais d’entendre des rebeu, des asiatiques, des babtous prononcer le mot, du moment qu’ils l’utilisaient sans malveillance. J’avais même déjà laissé des amis proches m’appeler ainsi. En tant que puissant milieu offensif du FC Kekra, je fermais aussi les yeux sur l’usage qu’en font les rappeurs non-Noirs. D’abord, parce qu’ils sont très peu à le faire. Et puis, pour être tout à fait honnête, Kekra est street crédible et a probablement plus d’amis noirs que moi, alors je me disais que c’était « pas bien grave ».

Alors, pourquoi ai-je eu une épiphanie précisément à ce moment ? Je suppose que l’ironie de la situation a causé un électrochoc. C’était Kendrick fucking Lamar. L’icône quasi-messianique du hip-hop qui avait su capturer le vécu, la douleur, la fierté, la créativité afro-américaine comme peu de rappeurs avant lui. C’était aussi l’année de la sortie de Black Panther, dont Kendrick avait réalisé la bande-originale, et dont j’avais assisté à l’avant-première parisienne, un autre moment d’intense black joy collective. Bref, dans mon esprit, ce concert avait une dimension sacrée pour nous. Et voilà que je me retrouvais au milieu d’une marée de visages blancs scandant en choeur : « nègre, nègre, nègre », et personne n’y voyait de souci. Le paradoxe m’a éclaté à la figure. J’ai compris qu’en France, on avait un problème.

« J’espère qu’il a arrêté de dire négro »

Vous savez qui pense pareil ? Ateyaba. Le rappeur montpelliérain avait fait parler de lui en mai 2019 pour s’être battu avec Kekra, en coulisses d’un événement organisé par Redbull. Jusque-là, les raisons de la bagarre relevaient de la spéculation, mais Ateyaba, qui s’exprime rarement en public, a livré fin mars sa version des faits : « Il y a quelques années j’ai envoyé un tweet pour dire aux rappeurs qui étaient pas noirs d’arrêter de dire négro. Je savais pas qu’il [Kekra] le disait, je l’écoute pas je le trouve nul, c’est SCH qui l’avait dit dans un titre [probablement sur “Neuer”, ndlr], ça m’a dérangé. »

Il faut dire que Kekra est un habitué du genre. Rien que sur « Faut que je fasse« , issu de Vréel, il prononce « nigga » près d’une vingtaine de fois. Selon Ateyaba, le rappeur de Courbevoie a pris le tweet pour lui. De là, échange de mots durs en DM, montée en pression et la suite qu’on connaît. « Mes ancêtres ont souffert, mon peuple souffre toujours, utilisez pas ce mot pour le style dans vos raps parce que vous avez un pote renoi, quand le monde sera équilibré et que l’Afrique se fera plus violer on en reparlera. Pour l’instant respectez », tweetait, il y a quelques semaines, le rappeur de Montpellier.

Différence culturelle

Comment expliquer la relation du rap français avec le n-word ? La première piste de réflexion, c’est que les Français manquent de conscience historique. Dans l’Hexagone, on utilise peu le n-word au quotidien. Son usage contemporain est en grande partie associé au rap américain. On a donc tendance à minimiser son impact, comme si la musique et le divertissement étaient déconnectés de la société. « Le n-word est devenu un mot-accessoire, comme turn-up ou bling-bling. Il a été vidé de sa substance », analyse Neefa, ex-chroniqueuse sur OKLM Radio. « C’est devenu un gimmick que les rappeurs répètent pour imiter les Américains. J’ai vraiment ce sentiment de méconnaissance et d’appropriation culturelle ».

Alors que les Etats-Unis portent bien visibles les traces de leur passé esclavagiste puis ségrégationniste, la France perpétue une tradition de mémoire sélective et de déni historique. « Je pense que la France se pense comme aveugle à la race alors qu’elle a produit de la race dans le monde entier, mais en dehors de l’Hexagone, contrairement aux Etats-Unis où la présence africaine-américaine était sur le territoire […] En France, on a l’impression que cette histoire hyper racialisée, caractéristique de l’Occident moderne, ne concernerait que les Amériques, alors que nous avons notre propre histoire.. Et il est temps de le dire à haute voix depuis l’Hexagone », décryptait la civilisationniste Maboula Soumahoro sur France 24. D’où ce tic, bien de chez nous, qui consiste à dépolitiser les questions d’identité raciale et à les renvoyer aux pays anglo-saxons.

Le rap n’échappe pas à cette dynamique. « En France, il n’y a pas de débat, déplore Amélien, rédacteur en chef du site Cul7ure. L’histoire autour du mot est occultée. En tant que Noir, je trouve ça dérangeant. Je me dis que c’est impossible que personne, dans toutes les étapes de production d’un album, ne s’oppose jamais au n-word. Y’a forcément au moins un Noir dans les équipes des rappeurs ! »

Who gets a pass?

Le n-word doit sa diffusion, en France, à l’entrelacement culturel des quartiers populaires. Originaire de banlieue parisienne, Neefa raconte : « Quand j’étais enfant, on utilisait le mot « négro » entre banlieusards, entre gens d’origine maghrébine, africaine… À l’époque, le hip-hop c’était un truc entre nous, entre gens pauvres. Il y avait une autorisation implicite. »

Neefa garde un souvenir net de la première fois qu’elle a écouté Hamza : « Quand j’ai entendu « Police Ass Nigga« , j’ai pensé : ça ne peut pas fonctionner. Vue l’histoire coloniale de la Belgique, je me suis dit que ça allait être bloquant pour la suite de sa carrière, et qu’il n’arriverait pas en France. » Interrogé en 2016 par un média montréalais sur son usage récurrent du n-word, le rappeur belge se défendait : « J’ai beaucoup d’amis blacks. Les gens avec qui je traîne, ils fuck avec moi quand je dis ça, ils me connaissent. C’est la famille et ils m’appellent aussi comme ça. J’ai pas de problème avec ça, mes amis n’ont pas de problème avec ça. »

Cependant cette autorisation par proximité sociale, que les ricains surnomment le pass, ne fait pas l’unanimité. En 2017, NAV faisait son mea culpa public, affirmant avoir compris que ses origines indiennes ne lui donnaient pas le droit de dire « nigga » dans ses chansons. « Moi, c’est la façon dont les rappeurs réagissent qui me déçoit », observe le rappeur et consultant Petio Rolecks. « Quand on lui demande d’arrêter de dire « négro », Kekra répond : « Je vous emmerde » et il se bat avec Ateyaba. Quant à Hamza, il ramène sa caution noire. Il aurait dû dire : « Je m’excuse auprès des personnes que je blesse, mais c’est un délire avec mes potes », au lieu de faire sa Nadine Morano… »

Mot hautement inflammable

Le problème du pass, c’est que les cartes ont été redistribuées, rendant ce régime d’exception de plus en plus difficile à tenir. Le rap, devenu la première musique de France, s’est ouvert puis a transcendé les quartiers et la classe sociale qui l’ont vu naître. L’entre-soi dont parle Neefa n’existe plus. Gentrifié, le hip-hop circule désormais entre toutes les mains, avec le n-word dans ses bagages. Quitte à tomber dans des bouches non-averties.

« Ce débat n’a pas lieu d’être en France. Ce n’est pas un mot qu’on utilise couramment ici. Et la stigmatisation n’est pas la même qu’aux Etats-Unis. »

Djibril Thiam, directeur artistique et fondateur de Pastel pour la culture

Résultat : des shitstorms comme celui provoqué par Roméo Elvis avec son freestyle Planète Rap, mais aussi des situations inconfortables, comme celle que j’ai vécue, ou celle que m’a raconté Neefa : « J’étais au concert de Watch The Throne [en 2012, ndlr]. Pendant « Niggas in Paris », j’ai entendu un mec blanc dire le n-word derrière moi. Ça m’a gênée terriblement. Je me retourne, je le fusille du regard pour lui faire comprendre qu’il me gâche la fête. Mais bon, c’est le seul truc que je pouvais faire. »

Avec la démocratisation du hip-hop, on risque de devoir distribuer des pass à tout le monde. Petio Rolecks : « Si on laisse faire, le mot va circuler. Combien de gens disaient « pute nègre » à l’époque pour imiter le Roi Heenok, alors que ça faisait grincer des dents ? » L’absence d’une réponse forte et audible de la communauté noire n’aide pas à y voir plus clair. « J’ai des copines très en colère parce que j’écoute Hamza. C’est un vrai sujet de débat, mais seulement entre nous », confie Neefa. Le sujet gagnerait pourtant à être débattu en dehors du « black Twitter ».

« C’est que de la musique »

Au-delà de la musique se pose une question essentielle : le n-word peut-il être débarrassé de sa connotation raciste ? Il y a une tension entre l’acception originelle du n-word et sa réappropriation « positive » récente, opérée par le rap. Djibril Thiam, qui travaille au sein d’un label et a créé la page Pastel pour la culture, penche plutôt pour la seconde option. Il ne nie pas le poids de l’Histoire, mais estime que le contexte et l’intention du locuteur prennent le pas sur l’étymologie : « Ca reste de la musique. Si c’est un homme politique ou un journaliste de BFM qui l’utilise, évidemment ça ne passe pas. Mais on sait tous que Hamza, par exemple, le dit comme il dirait « mon pote, mon gars ». C’est comme quand Tyler, the Creator racontait en interview qu’il appelait Frank Ocean « tapette » tous les jours. Il expliquait que pour lui, c’est un mot comme un autre. »

Même origine mais trajectoires différentes, selon Djibril, le n-word n’a pas autant de poids en France que son jumeau américain. « Ce débat n’a pas lieu d’être en France. Ce n’est pas un mot qu’on utilise couramment ici. La stigmatisation n’est pas la même qu’aux Etats-Unis. Ma mère est de culture afro-américaine et la seule fois qu’elle a été qualifiée du n-word, c’était là-bas. Je trouve dommage que des gens s’offensent pour être politiquement corrects. »

Tout le monde ne partage pas cette vision. « Ce mot désigne nos putains d’ancêtres », assène Petio Rolecks. « Ma mère travaille à l’hôpital, elle côtoie des personnes âgées qui avaient des boys [mot désignant les autochtones employés comme domestiques dans les colonies françaises, ndlr]. Dans un pays comme la France où il y avait des skinheads, je ne pense pas que le mot « négro » n’ait plus d’impact. »

Le sens de l’Histoire

Alors que faire ? Appeler les artistes à s’exprimer sur le sujet en interview ? Risqué, selon Amélien : « Le problème c’est de mettre des convictions dans la bouche de gens qui n’en ont pas forcément. D’ailleurs, est-ce que ça changerait quelque chose ? Est-ce que la plupart des rappeurs français ne s’en battent pas tout simplement les couilles ? »

Demander à des faiseurs d’opinion comme Booba d’agir comme Kendrick lorsque des fans crient « négro » sans crier gare ? Mauvaise idée, selon Neefa : « Il ne faut pas interdire ou être dans l’injonction, c’est contre-productif. L’idéal, ce serait que les non-Noirs se disent d’eux-mêmes qu’il ne faut pas le dire. »

« En 2020, on ne peut plus fermer les yeux. »

Petio Rolecks, artiste et consultant

Ce qui est sûr, selon Petio Rolecks, c’est qu’aujourd’hui – à l’heure où la parole des différentes communautés se fait de plus en plus consciente et organisée grâce aux réseaux sociaux –, ceux qui défendent l’usage du n-word vont contre le sens de l’Histoire. « Déjà à l’époque où Ateyaba avait fait son premier tweet [en 2016 ndlr], il y avait plein de concepts comme le colorisme, l’afroféminisme etc, qu’on commençait à nommer. On a commencé à désigner ce qui était acceptable et ce qui ne l’était pas. Il y a eu le mouvement #NtaRajel chez les femmes maghrébines, les Asiatiques aussi s’y sont mis… En 2020, on ne peut plus fermer les yeux. »

« F.U.B.U. »

Dernier souvenir de concert : Solange Knowles, We Love Green 2017. La Houstonienne était venue défendre son opus magnum, A Seat at the Table. Au milieu de la foule extatique, beaucoup d’afros et de tissages, mais aussi pas mal de Stan Smith. Solange se met à entonner « F.U.B.U » : « All my niggas let the whole world know, made this song to make it all y’alls turn, this shit is for us ». À côté de moi, une jeune femme blanche comme neige, perchée sur les épaules de son mec, s’époumone sur le morceau, le poing levé. Peu importe que « F.U.B.U. » soit un hymne à la fierté noire et que le « nous » dont parle Solange ne l’inclue absolument pas : la meuf vit le morceau. C’est à la fois beau et un peu étrange.

Ce qui poussait la jeune femme du festival à s’identifier à Solange Knowles, c’est le phénomène que nous vivons actuellement avec le n-word. C’est la même force irrésistible qui pousse des personnes blanches à porter des Du-Rag et Miley Cyrus à twerker. Le hip-hop a réalisé ce tour de force : transformer l’art des dominés en langue universelle. C’est à la fois un miracle et un danger, et il est urgent qu’on s’interroge là-dessus. Mais ça ne m’a pas empêché d’aimer Freebase 4.

Send this to a friend