Quand le rap sort du placard

Quand le rap sort du placard

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Un certain rap a entrepris de soigner des plaies encore grandes ouvertes. C’est de celui-là dont nous avions envie de parler aujourd’hui. Plus que minoritaire, ce rap est anecdotique : il survient ici ou là, avec sa frénésie et sa sagesse, ses mélodies bouleversantes et ses rimes cassantes, ses beats bariolés et ses phases enragées. Quels sont les artistes qui ont emprunté ce chemin en musique ? À quoi ressemblent les hymnes LGBTQ+ de la nouvelle pop, ceux façonnés par les rappeurs ? On a sélectionné dix morceaux qui pourraient ouvrir la voie à d’autres discours.

Illustrations : @blackchildish

« Si l’une de mes chansons devenait un hymne gay, ce serait un rêve qui se réalise », nous disait la rappeuse d’Atlanta Kodie Shane, lors d’une interview à paraître sous peu sur YARD. Mais l’existence de titres rap qui rendent hommage à la communauté LGBTQ+ commence tout juste à ne plus être qu’un idéal.

Dans le meilleur des cas, cet hymne LGBTQ+ potentiel, pop ou rap, si tant est que la distinction ait du sens, évite les dérapages hétéronormés. Dans le meilleur des cas aussi, il est possible de tenir compte des prises de position de l’artiste sans avoir à pointer du doigt son orientation sexuelle (« Why do we care ? It’s so crazy, right ? »), ses stratégies marketing (pourtant, ça pinkwash sec) ou sa frankoceanisation, néologisme entendu à plusieurs reprises au café du commerce, terrifiant par son caractère homophobe et/ou par ce qu’il révélerait de la cupidité de certains labels prêts à tout pour vendre. Enfin, dans le meilleur des cas, les intentions de la chanson sont suffisamment claires pour que les internautes et les commentateurs en tout genre n’aient pas à séparer le bon grain de l’ivraie.

Qu’importe la sexualité de l’artiste lui-même et qu’il s’agisse de pop ou de rap, les foudres du public s’abattent lorsque l’accolade est douteuse ou intéressée. Ainsi la communauté LGBTQ+, « à qui [Azealia Banks doit] toute sa carrière », a fait descendre la rappeuse de son piédestal et pourrait bien en avoir définitivement fini avec elle. En 2012, ces soupçons de mauvaise foi avaient également plané au-dessus de Macklemore et Ryan Lewis pour s’être servis des droits de la communauté LGBTQ+ à des fins, si ce n’est financières — les artistes avaient annoncé vouloir partager la recette du single à la Yes Campaign australienne —, du moins promotionnelles.

Des centaines de millions de vues et une autre ère du hip-hop plus tard, la chanson « Same Love » est toujours aussi mielleuse mais son caractère pionnier dans le paysage du rap mainstream a conservé un peu de sa magie. « If I was gay I would think hip-hop hates me », rappait Macklemore. Fact. Mais, on touche du bois, cette observation a depuis été reconduite et dénoncée par plusieurs magnats du rap US, parmi lesquels Kanye West et JAY-Z. Le changement est plus lent que sûr, mais, comme chacun sait, les coming-outs d’artistes dits hip-hop comme Frank Ocean, Tyler, The Creator ou encore iLoveMakonnen, ont en quelque sorte mis en lumière l’urgence qu’il y avait de proposer un discours nouveau, débarrassé de ses tics homophobes (s’il n’y avait que ça…). D’ailleurs, on peut shout out en passant ce troisième couplet salutaire de Common dans « Me, You And Liberation » (2003), d’autant plus surprenant qu’il nous vient tout droit de l’ère pré-Young Thug.

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En France en revanche, c’est à peine s’il y a matière à gloser. Chez nous, le silence est d’or et de platine en matière de rap et d’homosexualité, il l’a toujours été, et continue de l’être. On peut tout de même espérer qu’une ouverture puisse se mettre en place grâce à des interventions comme celle-ci ou celle-là, et l’on garde un souvenir ému de l’apparition de Booba sur la track « Here » de la chanteuse Christine and The Queens, ouvertement pansexuelle. Spoiler alert : ce clip de BFG aussi se révèle plus inclusif qu’il ne pourrait le laisser croire. Cependant, aux États-Unis, les langues semblent s’être véritablement déliées dans les revendications des rappeurs, et c’est toute une scène queer qui s’est imposée avec talent au fil des années. Le1f, Cakes Da Killa, Zebra Katz, Mykki Blanco, Angel Haze et bien d’autres encore œuvrent à tordre certains poncifs du hip-hop pour le rendre plus inclusif mais aussi plus accueillant.

Certes, les chansons rap pro-LGBTQ+ ne courent pas les rues. Mais celles-ci ne sont plus l’apanage des seules grandes voix de la chanson, et ce n’est pas un hasard si, à l’heure où le rap a été absorbé par la musique pop, l’on finit — non sans effort — par mettre la main sur des morceaux dans lesquels des rappeurs kickent avec pride ou soulignent simplement la nécessité de « casser les codes et laisser nos gamins s’épanouir ». Les valeurs louées dans les hymnes LGBTQ+ rappellent d’ailleurs souvent des rengaines bien connues du rap : confiance en soi, autonomie, honnêteté, indépendance financière, respect, ambition, liberté, esprit d’équipe… Pas étonnant, donc, que certains titres marquants fassent le pont avec éloquence.

CupcaKKe – « LGBT » (2016)

Ici, pas de doute possible : Cupcakke n’y va pas par quatre chemins pour mettre en valeur la communauté LGBTQ+. On pourrait presque parler de militantisme pour désigner cette chanson dansante clairement conçue pour se trémousser avec joie et rendre hommage aux enfants de l’arc-en-ciel. Qui d’autre que la rappeuse de Chicago, connue pour son sens de l’humour culotté, ses titres explicites, mais surtout son activisme, pour réclamer sans détour l’égalité en musique ?

Lauren Sanderson – « Shut Em Up » (2018)

Difficile de croire que ce single énervé (on ne va pas se mentir, ça réveille) a été écrit par une ex-youtubeuse pédagogue, connue pour son énergie positive, sa maîtrise des émotions et ses discours activistes pro-LGBTQ+. Offerte par Lauren Sanderson donc, cette petite décharge fait miroiter les bénéfices de l’indépendance et de l’accomplissement personnel, de quoi motiver les troupes.

070 Shake – « I Laugh When I’m With Friends But Sad When I’m Alone » (2018)

Personne n’attendait l’époustouflante 070 Shake avant qu’elle n’apparaisse sur les projets de Kanye West, de Pusha T et de Nas. Toute en gravité et en nonchalance, la rappeuse n’invite certes pas à faire la fête, mais révèle avec poigne les sentiments d’exclusion et d’isolement liés de près ou de loin à son homosexualité. Sans prétention apparente à l’universalisme pour commencer, le récit de sa propre expérience — « fuck this little dyke » — prend aux tripes et se convertit en message d’espoir à mesure que la chanson progresse. De la tentation de la mort aux éclaircies de l’acceptation et de la confiance en soi, cet ovni musical brut de décoffrage mérite d’être écouté et réécouté, et réécouté…

Taylor Bennett – « BE YOURSELF » ft. Bianca Shaw (2018)

Taylor Bennett, rappeur au grand frère illustre, Chancelor Bennett, a.k.a. Chance The Rapper, a, comme qui dirait, bluffé tout le monde avec la pochette de son projet Be Yourself. Aux couleurs du drapeau LGBTQ+ et pleine d’autodérision, elle laissait prédire la fierté éhontée et adolescente de sa chanson éponyme, « Be Yourself ». Dans cette sorte d’hymne anti-prise de tête, Bennett, out depuis janvier 2017, rappelle entre deux lignes : « And niggas still call me faggots, but bitch my shit lookin’ fabulous. » Et si les autres chansons du projet flirtent sans trop de surprise avec le conformisme américain, « Be Yourself » a tout du feel good song à avoir avec soi en cas de coup de blues.

Quay Dash – « Decline Him » (2016)

Dans ce titre, paru sur l’EP Transphobic, Quay Dash se montre féroce face à l’ignorance des haters. Sur fond de trap et d’égotrip, elle donne ici à entendre un flow maîtrisé et magnétique. Au-delà des ingrédients rapologiques parfaitement dosés de la chanson, on devine les revendications sociales que la rappeuse noire et transgenre s’est appliquée à souligner dans son projet, tout en donnant toujours la priorité à la qualité de sa musique.

Young M.A – « OOOUUU » (2016)

Attention, prise de recul exigée. La rappeuse de Brooklyn, désormais incontournable, a absorbé tous les codes du hip-hop, pour le meilleur et pour le pire. Young M.A est cette potentielle icône gay générationnelle qui a l’ambition de raconter « her side of the story », mais celui-ci, quoiqu’on en dise, emprunte sans vergogne au sexisme et à l’objectification de la femme en veux-tu en voilà. Pourtant, on ne peut pas s’empêcher de penser que « OOOUUU » a tout du turn up irrésistible… et ses punchlines graveleuses — du genre de celles qu’on peut retrouver chez la rappeuse française Lala &ce — finissent toujours par nous décrocher un sourire (« You call her Stephanie ? I call her Headphanie »). Outre son flow addictif, quelque chose de l’ordre de l’empowerment finit par l’emporter, en attendant que l’artiste prenne ses responsabilités ?

Mykki Blanco – « For The Cunts » (2016)

Créée dans le but de devenir un hymne gay (et pourquoi pas d’être jouée dans l’émission de RuPaul), cette chanson au beat frénétique incarne bien l’art de Mykki Blanco. Toujours drôle et paré pour l’enjaillement, celui qui pensait mettre fin à sa carrière après avoir annoncé qu’il était séropositif a affirmé avoir réalisé un titre très « bubblegum rap » conçu tout spécialement pour le club et continue de servir son public en sonorités festives et exaltantes.

Syd – « All About Me » (2017)

Ironiquement, ce sont peut-être les membres du collectif Odd Future, réputé pour ses phases homophobes, qui ont fait le plus parler d’eux lors de leurs coming-outs respectifs. Frank Ocean et Tyler, The Creator font tous les deux écho à leur sexualité dans leurs chansons : « I believe that marriage isn’t between a man and woman but between love and love », chantait le premier dans sa debut mixtape nostalgia, ULTRA ; « Next line I’ll have them like woah, I’ve been kissing boys since 2004 », rappe le deuxième, un poil racoleur, dans son morceau « I Ain’t Got Time! » (Flower Boy). L’artiste Syd, elle, n’a jamais caché son homosexualité mais cette chanson, produite par Steve Lacy, est peut-être la moins littérale de toutes celles citées dans cet article. Plus chuchotée que rappée, plus intimiste que revendicatrice, elle a tout l’air d’une confession mais donne à voir une Syd en place, parfaitement sûre d’elle.

JAY-Z – « Smile » ft. Gloria Carter (2017)

Basée sur une ritournelle apparemment simple, l’injonction « Smile », cette chanson de JAY-Z parue sur l’album 4:44 est depuis devenue indissociable de son clip. Dans ce dernier, on peut suivre la romance naissante et inavouée entre deux femmes noires et mères de famille. Autobiographique, le clip rejoue l’histoire de Gloria Carter, la mère du rappeur, qui apparaît à la fin pour nous lire le discours suivant, qui se passe de commentaire : « Vivre dans l’ombre. Pouvez-vous imaginer ce que c’est que de vivre cette vie ? Dans l’ombre, les gens pensent que vous êtes heureux et libre, car c’est ce que vous voulez leur faire croire. Vivre deux vies, heureux mais pas libre. Vous vivez dans l’ombre par peur de faire du tort à votre famille ou à votre bien-aimé. Le monde change et il est temps d’être libre. Mais vous vivez avec la peur d’être comme moi. Vivre dans l’ombre est une sécurité. Personne n’y risque rien, ni eux, ni moi. Mais la vie est courte et il est temps d’être libre. Aimez qui vous aimez, car la vie n’est pas garantie. Souriez. »

Prince Waly – « Bo y z » ft. Feu! Chatterton (2018)

Le même Jay Z rappelait dans sa chanson et son clip « Moonlight » sa consternation — c’est le moins qu’on puisse dire — face à l’attitude du jury des Oscars qui décerna le prix du meilleur film à La La Land plutôt qu’à Moonlight, avant de corriger son erreur. Réalisé par Barry Jenkins, le long-métrage raconte l’histoire d’un jeune homme afro-américain de Miami qui découvre son homosexualité. C’est ce même film qui a inspiré à Prince Waly ce qui pourrait bien être la première chanson de rap français à aborder ces questions. Le mariage improbable entre le flow old school du rappeur montreuillois et la voix unique d’Arthur Teboul tient presque du miracle et, qu’on se le dise, le refrain continue de résonner passées les quatre minutes d’écoute…

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