Ravyn Lenae : « Nous sommes à un moment charnière pour les femmes »

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Dans les cercles proches de Chance the Rapper et Smino, Ravyn Lenae incarne cette nouvelle génération brillante et libre de Chicago. Epaulée par Steve Lacy de The Internet, elle compte bien faire résonner sa soul hybride au delà de sa ville natale. L’occasion parfaite pour la rencontrer, lors de son premier passage à Paris.

Comme l’expliquait Nicolas Pellion dans un article précédent, il semblerait bien que Chicago abrite en son sein un véritable laboratoire du rap, mais aussi celui d’un R&B et d’une soul hors des sentiers battus. Preuve de ce bouillonnement créatif, l’arrivée de Ravyn Lenae sous la lumière avec son EP Crush produit par Steve Lacy, décidément très occupé avec les albums de Kendrick, Tyler, the Creator ou le prochain projet de The Internet. Une alchimie naturelle déconcertante, qui fait un peu plus grandir Ravyn. En tant qu’artiste et en tant que personne. Après avoir tourné en première partie de SZA et Noname, il était temps d’en savoir plus sur elle, avant son explosion prochaine.

Photos : @lebougmelo

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Commençons en parlant de Noname, que tu connais. Dans une interview, elle décrit Chicago comme une ville “à la fois belle et très moche”, avec un grand bouillonnement créatif. Est-ce que la ville a une influence particulière sur toi ?

Je pense que c’est une ville incroyable. Les gens sont cools et la scène musicale a une énorme place là-bas. Je suis très fière d’en faire partie avec Noname parce que je pense que c’est un endroit qui nous permet vraiment de se révéler en tant qu’artiste, parce qu’on reçoit beaucoup de soutiens de la part d’autres artistes qui croient en toi. C’est quelque chose qui ne se retrouve pas forcément dans d’autres villes. Les artistes d’ici ne sont pas intouchables, et nous tirent vers le haut.

On voit beaucoup ça avec la nouvelle génération d’artistes venant de là-bas, tels Noname, Saba ou encore Mick Jenkins. Vous ne faites pas partie d’un son régional comme le sont la trap ou le drill…

Oui, on est un peu quelque part entre tous ces genres, sans y être pour autant. [rires]

Comment ça se fait que vous soyez si différents et en même temps si proches dans cette scène ?

C’est vrai que nos styles sont vraiment différents de l’un à l’autre, tu peux écouter ma musique ou celle de Mick, et capter que nous venons tous les deux de Chicago. Je ne sais pas vraiment comment expliquer ça, mais il y a quelque chose de décomplexé et excentrique dans la musique, une approche particulière qu’on ne retrouve pas ailleurs.

Tu parlais d’artistes qui supportent beaucoup les autres. Tu penses à qui par exemple quand on parle du début de ta carrière ?

Je pense que Smino était la première personne à graviter autour de moi. On s’est rencontrés au tout début de nos carrières, et le voir réussir sous mes yeux est spécial pour moi. Du coup, j’ai aussi très vite été proche de Monte Booker, et on s’est vu grandir en même temps, c’est très beau.

Justement, tu peux me parler de la fondation de « Zero Fatigue », ce crew avec Monte Booker et Smino ?

C’était complètement par hasard. J’ai commencé dans un studio d’enregistrement à Humboldt Park à Chicago, dont le propriétaire avait déniché Smino et Monte Booker. On s’est rencontrés là-bas, il m’ont fait écouter leur musique et c’est parti de là. Il n’était même pas question de travailler ensemble au début, on est juste devenus potes, on trainait ensemble et la musique est arrivée par la suite. Monte est un peu comme mon frère, on est très proches.

Tu étais encore dans les études quand tu les as rencontrés ?

J’avais 15 ans, Monte 19 et Smino était un peu plus âgé. À ce moment-là, j’étais encore à l’école, du coup je suis devenu un peu le bébé du groupe. [rires] Mais d’une manière générale, tous mes potes sont plus vieux que moi.

À quel moment tu as décidé de passer d’une école d’art à la musique ? Ce sont deux chemins assez différents.

Je pense qu’à un moment, j’ai dû me poser ces questions : qui veux-tu être, qu’est ce qui te passionne vraiment ? J’ai fait la liste des choses dans lesquelles j’étais plutôt douée, et ce n’était pas les maths ou les sciences. Mais j’ai toujours voulu être une artiste, peu importe la manière, sur scène ou pas. Mais j’ai dû me pencher dessus sérieusement pour savoir ce que je voulais faire de ma carrière.

Tu aurais fait quoi s’il n’y avait pas eu la musique ?

Honnêtement, je pense que j’aurais été écrivaine, j’aurais écrit des contes pour enfants ! [rires] Je trouve qu’il y a un parallèle intéressant entre ça et la musique, dans la façon de délivrer un message de la manière la plus pertinente et efficace. Je me suis pas mal inspiré de ce qu’on m’a appris en école d’art pour l’appliquer dans ce que je fais maintenant.

Ton EP Crush parle beaucoup de force féminine, et je trouve que ça fait écho avec les albums de Kelela ou SZA. En quoi penses-tu que ce genre de message soit particulièrement important aujourd’hui ?

Je pense que ça a toujours été un sujet important, et encore plus maintenant avec le climat social actuel. Je sens qu’on est à un moment charnière pour les femmes, elles gagnent en confiance et on peut faire le parallèle à la période où elles se battaient pour avoir des droits basiques. Je pense qu’on est en train de vivre le même genre de révolution culturelle, où on a besoin de faire savoir que notre point de vue existe et qu’il est aussi important. J’essaye d’inclure ces sujets dans ma musique, pour parler aux femmes et leur montrer qu’elles peuvent aussi le faire. Et ça malgré le fait qu’on évolue dans une industrie dominée par les mecs. C’est un peu mon devoir de donner aussi cette confiance.

« On a besoin de faire savoir que notre point de vue existe et qu’il est aussi important »

Tu penses être une sorte de rôle modèle ?

C’est super bizarre de me qualifier comme ça, mais je vois à quel point ça peut aider mes petites soeurs. Du coup, d’une manière générale je crois que je suis peut être un modèle pour les femmes et particulièrement les femmes de couleur.

Tu ressens ça par exemple quand tu joues en live ?

Oui ! Et surtout quand je joue certains morceaux sur scène, je vois des femmes se lâcher plus. C’est vraiment incroyable de voir que des mots peuvent faire cet effet-là.

Pour ce nouvel EP, tu as travaillé avec Steve Lacy. Pourquoi pas avec Monte Booker qui avait déjà produit ton EP précédent ?

Je crois qu’en tant qu’artiste, c’est important d’évoluer et d’être dans un processus de création constant. Je voulais essayer quelque chose de différent, même si j’adore le travail de Monte. Steve s’est proposé pour produire Crush, en me disant à quel point il aimait ma musique, on s’est rencontrés pour travailler et l’EP est venu de lui-même. Tout était informel. [rires]

Toi et Steve avez quasiment le même âge. Ça ne vous dérange pas qu’à chaque fois qu’on parle de vous, on souligne à quel point vous êtes jeunes ?

C’est assez ennuyant. [rires] Surtout quand cette info est plus mise en avant que la musique. Beaucoup de journalistes me disent des trucs du genre : « Mais tu a l’air super mature pour ton âge. » je ne comprends pas ce que ça veut dire. Quelle genre de musique devrais-je faire pour mon âge, de quoi devrais-je parler alors ?

Ca me fait penser à Billie Eilish aussi, qui raconte des histoires de psychopathes à seulement 15 ou 16 ans.

Mais oui, pourquoi devrait-on absolument avoir de l’expérience pour écrire ? Quand j’avais son âge, j’avais le même processus, j’écrivais des morceaux à partir d’histoires inventées ou vécues par ma mère ou ma famille. Ce reproche de manque d’expériences, je ne l’ai jamais compris.

Comment considères-tu cet EP du coup, comme un récit de ton adolescence ?

C’est comme une sorte de journal intime mais lisible par tout le monde. J’ai été très honnête dans la façon dont il est construit, c’est un projet qui se focalise sur l’évolution personnelle qu’on peut vivre étant adolescent. Je pense que beaucoup de gens peuvent se retrouver dedans, parce que je ne mets pas de frein à décrire ma vie ou mes émotions.

Juste une dernière question qui n’a presque rien à voir : pourquoi signer en major quand tu sais que tu peux avoir Chance the Rapper dans ton entourage, pour être un peu plus indépendante ?

La position de Chance est très spéciale, et je pense que chacun devrait être là où est censé être. J’ai signé en major il y a quelques années, à ce moment-là c’était la meilleur décision que je pouvais prendre. Après, j’aime quand ma vie prend des tournants imprévus, ce n’est pas impossible que je change d’avis un jour. Là, c’est incroyable d’être ici sur ma propre tournée, pour ma première fois en Europe. J’ai eu l’occasion de rencontrer quelques artistes à Londres comme AK Paul [le frère de Jai Paul, ndlr] avec qui je vais probablement travailler, et bien d’autres !

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