Sopico: "J'ai envie d'être sincère, mais j'ai aussi envie d'être fier"

Sopico: « J’ai envie d’être sincère, mais j’ai aussi envie d’être fier »

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« Faut que tu perces Pico, 2.17 je suis en train de faire ce qu’il faut. »  Sur « Arbre de vie », premier extrait clippé de son album , Sopico rappe sa détermination, insufflée par ses homies du DojoKlan/75e Session. Une conviction musicale qui commence à porter ses fruits, et dont nous avons voulu discuter avec l’artiste. Entretien.

Photo : @antoine_sarl

Chanteur, guitariste, beatmaker. Entre ces différentes facettes de la division du travail musical, Sopico a choisi de ne pas choisir, et de jouer différentes gammes. Après le premier essai réussi que fut Mojo en 2016, il a pris le parti de réaliser l’ensemble de la production musicale de son deuxième album, , sorti fin janvier, et qu’il défend actuellement sur scène, aux quatre coins de l’hexagone et même au-delà. Adepte d’une bonne dose d’esprit « do it yourself », cet enfant du dix-huitième arrondissement parisien s’implique dans les différentes dimensions de son art, jusqu’à sa représentation visuelle. Piochant dans une vaste palette d’émotions et de sons, Sopico semble pourtant savoir où le mènent les cadres que sa musique dessine, à l’image de ses « Unplugged », à l’esthétique minimaliste. Rencontre avec un artiste à la vision large.

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Quel bilan tu tires de la sortie de ? Est-ce que ta vie a changé depuis la sortie de ce premier gros projet ?

Ce serait te mentir que de te dire que ma vie n’a pas changé depuis. Parce que depuis que le projet est sorti, à peu près au même moment, j’ai fait la première date de la tournée et du coup ma vie a complètement changé. Maintenant j’oriente vraiment beaucoup plus mon énergie vers ma musique, surtout grâce au live.

Ça a correspondu également à un changement de « division », dixit la signature avec un tourneur, etc.

Justement, la seule différence avec l’an dernier, c’est que je bosse avec Auguri, qui s’occupe de gérer toute l’organisation qui est liée à mes lives, et ça me permet de me concentrer exclusivement sur ce qui m’intéresse, la création. Et j’ai quatorze morceaux qui sont venus s’ajouter à la liste. Si je dois faire un bilan de tout ça, c’est qu’aujourd’hui, j’ai l’impression que ma musique me ressemble plus qu’hier. Qu’elle accroche à mon état d’esprit, à mes états d’âme, aux moments où j’ai écrit, aux moments où j’ai fait les prods. C’est presque comme une bulle de dialogue. Un truc qui commence par une majuscule et qui termine par un point, et qui raconte l’histoire au final d’une année. Cet entre-deux entre un premier projet dont je suis très heureux, Mojo, et un deuxième projet où je veux assumer de manière beaucoup plus entière la création de ce truc.

Un premier projet sur lequel t’avais pas produit, mais qui t’avait permis d’apprendre, auprès de Sheldon, qui a réalisé l’ensemble des prods de Mojo ?

Bien sûr, tout le travail que j’ai pu faire sur Mojo, c’est ce qui m’a permis aussi de comprendre et après, d’utiliser tous les éléments pour faire de la musique, de la production.

Pour toi, c’est une suite logique de continuer à produire l’ensemble, tant sur la partie chantée et rappée, que sur l’aspect production musicale ?

J’aurai toujours la volonté de mélanger ma musique à celle des autres, et de faire des choses où par exemple je ne produis pas le morceau. Ou de faire des choses où on co-produit, je suis fermé à aucune possibilité de combinaison pour réussir à faire un morceau. Quand je décide de faire un projet de A à Z, j’accorde de l’importance à ça. Mais travailler avec différents producteurs sur un projet, je suis pas fermé à cette idée-là. Le fait d’avoir exclu un peu les producteurs extérieurs de , c’était une manière de mettre un peu plus de moi sur ce projet. Pour faire , j’ai peut-être fait  une cinquantaine de prods et j’en ai gardé quatorze. Du coup maintenant je peux peut-être me concentrer, me permettre d’être moins productif.

« Quand deux personnes qui collaborent savent faire à peu près les mêmes choses, l’émulation est encore différente »

Est-ce que le fait de gagner en compétences techniques, ça ne rend pas plus compliqué le fait de travailler avec d’autres sur la production ?

Je me dis que comprendre tout ça, c’est une manière aussi de pouvoir travailler avec d’autres de manière tellement plus efficace. Je me rends compte que travailler en studio avec quelqu’un, si tu n’es pas dans le domaine de discipline de la personne avec qui tu travailles, c’est deux personnes qui apportent leurs pièces à l’œuvre. Alors qu’en réalité, quand deux personnes qui collaborent savent faire à peu près les mêmes choses, l’émulation est encore différente. Je pense que le fait de savoir produire aujourd’hui n’est pas en inadéquation avec le fait de travailler avec les autres. Au contraire, je pense que ça peut me permettre de mieux travailler avec des producteurs qui font ça depuis plus longtemps que moi.

Sur les clips, tu participes aux idées ? Sur la série des « Unplugged », le choix esthétique, c’est une idée de qui ?

Le cadre d' »Unplugged », je l’ai complètement écrit. Je voulais avoir un truc précis, et j’ai fait appel à des gens pour techniquement rendre ces choses concrètes. Après sur d’autres clips, on travaille différemment, parfois je m’implique énormément, parfois je m’implique moins. Parfois je m’implique uniquement à la genèse du projet, au moment où l’on cherche des idées, où on écrit des premières pistes de séquences. Et après je m’en détache, et je reviens uniquement au moment où on rentre dans la mise en scène. Et parfois je ne m’implique pas du tout. Quand j’ai le sentiment de pouvoir ne pas m’impliquer du tout, ça me rassure aussi, parce que ça veut dire aussi qu’il se passe quelque chose, qu’il y a une espèce de curiosité envers le produit final que pourra me livrer un réal’. Et vu que j’ai toujours été ultra-sensible à cette forme d’expression, je vais réaliser des clips pour moi à l’avenir aussi, sur un projet pour la suite.

Et le fait d’être plus ou moins investi dans les concepts, ça dépend des relations que tu as avec les réalisateur ? Je pense à 5:AM qui a réalisé plusieurs de tes clips.

Avec 5:AM, on était dans un truc très instinctif, sur tout ce qu’on a fait ensemble. C’était un mode de tournage qui nous est cher, qui est un truc très libre, où en fait on trouve des lieux. On sait pas forcément dans quel axe on va poser la caméra, mais on y va et on le fait. Avec 5:AM, j’ai fait des clips dans mon quartier, qui sont des choses qui me représentent énormément, mais qui sont moins ancrées sur un travail de scénarisation. « J.Snow », c’est Gabriel Dugué, le clip de « Paradis », c’est Jonas Risvig, un danois. On a bossé avec une équipe de gens ultra talentueux au Danemark, et justement, avoir ces différentes personnes, ça me permet aussi de savoir aujourd’hui ce que je veux exactement dans l’image. Je me confronte à des visions et je me confronte après à des choses concrètes qui sont des clips qui me représentent, parce qu’ils sont liés à ma musique, et forcément, je compose aussi avec la vision que ces réal’ peuvent avoir de moi.

Comment est né le clip d' »Arbre de vie » ?

C’est Paul Maillot qui l’a fait, un jeune réal’. On s’est posés deux soirées d’affilée au Dojo, notre studio, pour discuter de ce qu’on voulait exprimer à travers le clip. On a eu différentes idées, je lui ai parlé de ce personnage qui regarderait des personnes se déchirer, des scènes de vie un peu courantes, et tristes en même temps. Et après, je lui ai donné les clés. Je voulais créer un personnage qui était un voyeur, qui n’existait que par ses yeux. Et je voulais que ça passe à travers une espèce de sentiment un peu angoissant, comme dans un film de vampires. Je voulais nuancer mes émotions, montrer qu’on était dans un dégradé d’émotions perpétuellement, et je voulais le faire à travers un morceau rythmé, mais qui n’est pas un morceau qui a vocation à faire danser.

En termes de collaboration musicales, tu pourrais sortir du rap ?

Je parle avec plein d’artistes, et en parallèle je réfléchis au prochain projet. Donc ça implique des conexions extérieures. J’en parlais la dernière fois, en ce moment on est en train de bosser avec Isha sur un morceau, et à côté de ça on est en train de réfléchir à un morceau avec Georgio aussi, entre autres. Je pense que, forcément, certaines personnes ont un peu de mal à identifier l’intégralité de ce que représente ma musique aujourd’hui, mais j’essaie de faire surtout quelque chose qui est le produit de mes interprétations. Et pour moi, le plus important aujourd’hui c’est de pas rompre le rapport qu’il y a entre l’inspiration très instinctive et ce truc d’école parisienne du rap, de case en fait. Qui m’a toujours effrayé, et que j’ai toujours, à un moment esquivée. Pour moi un morceau de rap est une chanson. Classifier la musique, c’est l’obliger à reproduire les mêmes mécanismes. Et c’est quelque chose que je m’interdis de faire.

Côté communication, tu gères tes réseaux sociaux tout seul ?

Je gère tous mes réseaux tout seul. Le fait d’être dans un rapport de proximité, je trouve que c’est une chance en fait. J’ai la possibilité grâce aux réseaux de regrouper les gens qui sont intéressés par ce que je fais, et de leur proposer en direct tous les projets que j’ai envie de faire. Je n’ai aucun bridage.

Ce n’est pas négatif parfois d’avoir des réactions trop rapidement, pour la créativité?

Non justement, il ne faut pas être trop perturbé par la réaction du public, qu’elle soit négative ou positive, par les réseaux. Parce que ça a tellement tout simplifié aujourd’hui qu’il n’y a rien de plus simple que de donner son avis sur la musique de quelqu’un. Et je pense qu’il faut respecter l’avis de tout le monde, à partir du moment où on donne aux gens la liberté d’exprimer leur avis. Ça peut servir aussi : un commentaire négatif a peut-être quelque chose à t’apporter au niveau du recul que tu peux avoir sur ta musique.

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Penses-tu que ça manque un peu dans le paysage actuel des média rap, les critiques négatives ?

Avoir des avis négatifs dans les médias, ce n’est pas quelque chose de mauvais pour la musique. Le fait que la plupart des relais médiatiques parlent positivement du travail des artistes, c’est souvent parce qu’ils se calquent sur l’appréciation qu’a le public de ces artistes. Et en réalité, je trouve ça bien. On va avoir du mal à dire à un artiste que sa musique n’est pas bien pour telle ou telle raison, parce que sa musique est acceptée par les gens. Et bien sûr, chacun a le droit d’avoir un avis, donc un avis négatif a le droit d’exister pleinement. Mais s’il y a autant d’engouement et autant de belles choses à dire sur les artistes urbains, sur le rap ou sur la nouvelle pop, c’est sans doute qu’il y a de la matière. Une analyse qui critiquerait au sens propre un album, qu’est ce qu’elle apporterait de plus qu’une écoute ? On ne passe plus par l’analyse, ce qui est quelque chose de bien, mais ça peut aussi freiner les artistes. Toute personne qui a la capacité de s’exprimer en musique a le droit de le faire, et je ne sais pas si c’est quelque chose de bien qu’une certaine intellectualisation de la musique puisse dépeindre une mauvaise image d’un album ou d’un artiste, en dehors de l’analyse du propos. Après bien sûr, il y a ce qu’on dit littéralement, et il y a l’aspect artistique singulier.

Est-ce que tu te souviens de critiques qui t’ont fait réfléchir ?

Pour moi les critiques qui me font le plus avancer, c’est celles de l’entourage. Lorsque quelqu’un essaie d’être réaliste et constructif, et qu’il me formule une critique. Quand je fais un morceau et qu’on me dit : « Là à un moment, j’ai l’impression qu’il y a un creux dans la prod. » Je me pose dessus, et je la retravaille. La critique est constructive à partir du moment où il peut se passer quelque chose après, où il peut y avoir un changement du fait de cette critique. Elle l’est beaucoup moins quand c’est une critique sur un objet fini – ça devient un avis. Les avis, ça peut servir à avoir du recul sur un produit fini, mais en réalité, le fait de toujours être dans de nouvelles choses, quand un projet est terminé, ça pousse forcément à provoquer de nouveaux avis. C’est un truc perpétuel auquel il faut accorder de l’importance, mais pas trop. Faut garder un jugement singulier pour rester fidèle à ton message principal, à ton ADN. Mon entourage m’apporte tout le recul dont j’ai besoin. Je fais écouter des trucs aussi à des gens un peu extérieurs.  Et souvent, j’arrive à avoir un avis d’un proche qui est le même que celui d’une personne que je connais beaucoup moins. Ça me permet de voir dans quelle mesure il se passe des choses au niveau de la sensibilité des gens à ma musique.

« Quand t’es un artiste, tu dévoiles plus à des inconnus qu’à tes proches »

C’est quoi la signification de , le titre de l’album?

Ça veut dire oui, ça veut dire : « Je vais le faire, je peux le faire. » En fait, y a tout un truc autour de l’auto-détermination dans ce projet. C’est un peu toute l’énergie que j’ai reçue et que j’ai en moi, qui est symbolisée par une espèce de grand « oui » que j’ai dit à la musique. C’est devenu ce que je fais le plus dans ma vie. Si on fait un petit parallèle, c’est comme dans le film avec Jim Carrey, Yes Man, c’est s’ouvrir aux choses, à la musique en entier. Pas juste être une personne qui fait de la musique : faire de la musique à 100%, à plein temps.

Dans « Interlude », tu dis que tu écris des chansons « pour ne pas avoir à reprocher aux autres ce que tu serais pas capable de guérir chez toi ». La musique, c’est thérapeutique pour toi ?

Je pense que chaque personne aujourd’hui a une forme de pudeur, et a du mal à dire certaines choses. J’ai l’impression que quand t’es un artiste, tu dévoiles plus à des inconnus qu’à tes proches, et les proches découvrent au même titre que des inconnus ce que t’as enve d’imager et la profondeur de ton propos, à travers des musiques.

Il y a quelque chose de très impudique là-dedans, en fait.

C’est ça, et aujourd’hui ce qui m’intéresse aussi, c’est d’aller chercher dans mon rapport émotionnel, et traduire tout ça sans avoir peur du revers de la sincérité. J’essaie de dire des choses que je pense vraiment, dans ce que je ressens, dans les rapports humains. Et forcément, ça dévoile des choses que je ne dévoilerais pas forcément à des gens que je connais. J’ai envie de casser un peu la carapace qu’on a tous, et que ma musique permette aussi aux gens qui l’écoutent d’aller voir un peu plus profond que juste ce rapport au rythme et à la violence qu’il peut y avoir dans la musique rap. Et qui est quelque chose que j’adore aussi. Donc il y a toujours cette nuance : j’ai envie d’être sincère, mais j’ai aussi envie d’être fier. J’essaie toujours de le faire avec une certaine retenue, et parfois quand j’ai fini d’écrire un texte, j’ai l’impression que je suis allé un peu plus loin que là où je voulais aller, et parfois je l’accepte.

Dans « Bonne étoile », tu dis que tu vas « partir pour mieux revenir dans ton port d’attache ». Comment tu définirais ton port d’attache ?

C’est Paris, c’est ma ville, l’endroit où j’ai des repères partout ; où je connais les rues, où je pourrais dessiner un plan. Partir, c’est faire de la musique ailleurs, mais pour revenir et le livrer jusqu’à mon port d’attache.

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« Partir », ça a du sens pour pouvoir revenir ensuite ?

Partir, ça ne sert à rien si tu ne reviens pas. Je sais que je n’aurais pas envie de partir si j’avais pas autant d’amour aussi pour cette ville. C’est limite allé trop loin avec Paris, j’ai comme établi une routine avec cette ville. Comme après des années de mariage, où j’aurais besoin de donner un peu d’air à la relation que j’ai avec cette ville, pour mieux l’apprécier ensuite. C’est un truc que je suis en train de mettre en place, et je vais beaucoup bouger dans les prochains mois justement, pour impliquer des choses différentes dans ma musique.

Tu as le souci de te nourrir d’expériences différentes, pour te donner de l’inspiration ?

C’est essentiel. Je vais avoir besoin d’aller dans des endroits assez précis, je vais avoir très envie d’aller en Afrique, en Asie, sans doute en Corée, au Japon et en Afrique, sans doute au Sénégal, peut-être encore plus au sud. En Algérie aussi, je suis kabyle, c’est le pays de mes parents, j’espère pouvoir faire un jour un projet autour de ce beau pays. Mais dans l’immédiat, je vais partir un peu plus loin. Avec toujours cette volonté de travailler en parallèle sur les prochains projets, mais de le faire sans avoir cette attache, en ayant peut-être moins de repères dans les endroits où je serai, pour travailler ma musique. Pour avoir peut-être plus de surprises, et peut-être parler de choses que je connais moins, et traduire des choses, traduire ce que je vois en fait, avoir plus d’images différentes dans la tête.

Ton prochain voyage, c’est quoi ?

Très bientôt, je vais partir un mois en Argentine. Le but c’est d’aller faire de la musique ailleurs. Mon but aujourd’hui c’est de partir le studio dans la main, en fait, partout. J’ai tellement envie de me nourrir de voyages que c’est un fil conducteur pour la suite. Et donc c’est essentiel pour moi de mettre ça en place.

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