De Jul aux cow-boys de Phily, Mohamed Bourouissa raconte ses photos cultes

De Jul aux cow-boys de Phily, Mohamed Bourouissa raconte ses photos cultes

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Il est l’un des nouveaux visages importants de l’art contemporain français : exposé aux quatre coins du monde depuis dix ans maintenant, Mohamed Bourouissa tente de retranscrire autant que possible le réel dans ses photos. C’est lui qui est derrière les clichés de Jul en Une du magazine Trax qui ont fait le tour des Internets la semaine dernière : l’occasion pour lui de nous raconter ses images les plus importantes. 

Mohamed Bourouissa est un type qui ne fait pas exactement les choses comme on pourrait s’y attendre. Lorsqu’on l’invite aux Rencontres d’Arles, il expose ses photos dans un Monoprix de la ville. Quand la Nuit Blanche de Paris l’invite à investir la Monnaie de Paris, il expose une pièce de monnaie à l’effigie de Booba. Et lorsqu’il découvre un livre sur des cow-boys noirs des quartiers populaires de Philadelphie, il part s’installer pendant une année dans la ville pour explorer le sujet. Vu de loin, on pourrait croire que l’artiste-photographe de 42 ans, finaliste du prix Marcel Duchamp 2018, est un personnage farfelu et rêveur. Lorsqu’on le rencontre, c’est une autre réalité qui s’impose : exposé aux quatre coins du monde depuis une décennie maintenant, Bourouissa se démarque par son travail photographique ancré dans le réel, à mi-chemin entre art contemporain, reportage photographique et création audiovisuelle. Qu’il travaille avec Virgil Abloh, un ami à lui incarcéré, ou avec Jul dans les rues de Marseille, le Franco-Algérien cherche en fait constamment à donner un autre sens au monde et aux gens qui l’entourent, pour en montrer de nouvelles facettes. Des visages qu’il tente ici de nous présenter à travers quelques-unes de ses œuvres commentées, à l’occasion de la parution du nouveau numéro de Trax Magazine — dédié au rappeur Jul — dont il a réalisé la couverture.

Nous Sommes « Halles » (2002)

C’est avec Nous Somme « Halles », ma première vraie série, que j’ai compris ce qu’était la photographie. Jusque là je prenais en photo mes amis et ma famille, sans vraiment avoir de sujet, et c’est en rencontrant une personne qui s’appelle Anoushka Shoot que je me suis réellement lancé là-dedans. Elle m’avait fait découvrir le travail de Jamel Shabazz un photographe des années 70-80 qui prenait les gens du quartier du Bronx et de Harlem en photo, et j’ai eu un véritable déclic en voyant son travail. Il avait un regard non pas social, mais culturel, il observait une culture, sans jugement, un peu comme August Sanders, et je me suis dit que je me retrouvais vraiment là-dedans. J’ai alors eu envie de faire pareil à mon niveau, et on était en pleine époque de la culture caillera/banlieue française du début des années 2000, quand tout le monde s’habillait en Lacoste. J’avais vraiment envie de documenter ça, c’était ce qui m’entourait depuis tout jeune à Courbevoie et c’était une culture qui commençait à disparaître peu à peu. On a alors décidé avec Anoushka d’aller à Châtelet pour prendre les gens en photo là-bas pendant plusieurs mois, pour livrer une sorte de portrait de la jeunesse banlieusarde de l’époque, avec leurs codes, leur identité, leur histoire. J’avais acheté un appareil semi-automatique à Cash Converter, je crois que c’était un 24-36 de chez Pentax, et je travaillais au même moment dans un restaurant. Tout l’argent que je faisais, je l’utilisais pour imprimer des photos de cette série, avec les tirages de pellicules. J’ai choisi cette photo précisément parce que je la trouve très belle, mais aussi parce ce n’est pas une photo de moi, mais d’Anoushka — même si j’étais avec elle à ce moment-là. C’est important pour moi de montrer une photo de la personne qui m’a fait découvrir ce médium. Et évidemment je trouve l’image vraiment très belle, avec ces quatre filles autour de ce gars. Il y a une forme d’affection, d’amour qu’on peut ressentir dans cette image, une vraie relation d’amitié qui ressort de cette photo. Cette série m’a énormément appris, parce qu’elle m’a poussé à me confronter aux autres et à aller vers les gens. Jusque là, j’avais une pratique très introspective et isolée avec le dessin. Et le fait de devoir sortir pour faire des portraits m’a appris à m’ouvrir aux autres. Nous Sommes « Halles » a vraiment été ma formation à la photographie en quelque sorte.

Périphérie (2005)

Au moment où démarrent les émeutes des banlieues en 2005, je me trouve en Algérie avec ma famille. Je suivais les événements depuis là-bas et c’était assez étrange comme sensation, surtout que j’avais commencé à faire quelques photos sur ce thème avant que tout s’embrase. J’ai alors décidé de continuer à prendre la banlieue en photo, et ce durant deux ou trois ans. Mon but, c’était de faire des mises en scène qui rappelleraient des peintures, un peu comme des tableaux photographiques inspirés des maîtres de la Renaissance. Je reprenais leurs poses, leurs positions, mais en prenant comme thème l’histoire de la banlieue parisienne. J’ai donc fait des photos à Grigny, La Courneuve, Gennevilliers, Sarcelles, pendant deux-trois ans. Cette photo s’appelle Les Cercles Imaginaires et elle ne devait même pas exister à la base : j’étais parti à Grigny un soir et je voulais faire une mise en scène d’une arrestation de police juste à l’entrée de la cité de La Grande Borne. On avait tout préparé, les gens étaient prêts, on avait loué une fausse voiture et de faux costumes de police, et j’avais demandé une autorisation à la mairie, qui ne me répondait pas. C’était assez tendu à l’époque et la police a débarqué pour nous faire tout remballer. Donc on était super déçus. On s’est retrouvé dans un local pas loin de l’endroit où on devait shooter, et je réfléchissais en me disant que la chose la plus dure dans cette histoire, c’est qu’on se sentait limités dans nos possibilités. On s’est alors dit qu’on n’allait pas lâcher l’affaire, qu’on allait faire une image qui défonce, et on a eu cette idée de cercle de feu, pour représenter cette barrière infranchissable qu’on avait eu l’impression de se prendre quelques heures auparavant. On a pris un peu d’essence, on a tracé un cercle, et j’ai proposé à Trésor, un gars de 20 ans de Grigny, d’aller se mettre au milieu avec cette veste squelette que je trouvais super belle, surtout avec la capuche relevée. On a allumé un cercle autour de lui et je me suis mis à prendre mes photos. Avec l’affaire Zyed et Bouna, on a vu qu’il y avait un mépris total des gens de banlieue : même le terme « émeutes » me dérangeait. Pour moi c’était des révoltes. Et j’avais envie de retranscrire ça à travers mes photos, via des mises en scène. Comme des tableaux photographiques, qui questionnent le regard qu’on peut porter sur des gens qui vivent à un certain endroit.

Blida (2008)

J’ai toujours été fasciné par des photographes comme Diane Arbus ou August Sanders, des gens qui travaillent beaucoup sur l’intime, et j’avais envie de faire pareil dans mon travail. Je voulais à ce moment-là raconter quelque chose de personnel en parlant de la ville où je suis né, Blida, et je suis donc parti en Algérie pendant trois ou quatre mois pour prendre en photo ma famille et les habitants de la ville. Ce qu’on voit sur cette image, c’est ma tante qui tient sa tante dans ses bras. J’étais hébergé chez elle, et cette photo est arrivée par hasard quand elle m’a proposé d’aller la voir. Visuellement, on a quelqu’un de plus jeune qui est en train de porter quelqu’un de plus âgé, avec une forme de tendresse dans le regard qui est vraiment touchante. Ça me rend super fier de voir cette photo, je la trouve vraiment belle dans tout ce qu’elle raconte, tant au niveau de l’image que de son histoire. Elle est très forte cette image, visuellement, avec les couleurs, le regard, les mains de ma tante. J’ai d’ailleurs offert la photo à ma tante qui l’a gardée chez elle. Cette série représente pour moi l’endroit d’où je viens, mon histoire personnelle, et je trouvais ça important de lier ça à mon travail photographique.

Temps Mort (2009)

Temps Mort est né au moment où j’ai découvert qu’un de mes amis était parti en prison. On ne s’était pas parlé depuis un moment, on s’était un peu perdus de vue, et il m’a appelé un jour par hasard. Je lui ai alors dit naïvement : « Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas donné de nouvelles, tu deviens quoi ? » et il m’a expliqué qu’il était actuellement incarcéré. Il avait réussi à récupérer un téléphone entre temps, et il m’a demandé si je pouvais lui envoyer des recharges téléphoniques. J’ai accepté et on a naturellement commencé à se reparler, notamment via des photos qu’il m’envoyait depuis sa cellule de temps en temps. Quand j’ai vu ça, je me suis dit qu’il y avait toute une histoire à raconter. Je lui ai alors proposé qu’on fasse une série photo où je lui proposerais des mises en scène de son quotidien, qu’il devrait reproduire ensuite avec ses potes dans sa cellule. Il a accepté direct, même si c’était risqué pour lui, mais il n’a pas eu de problèmes. Et ça valait le coup de le faire, parce que c’était important de raconter la vie des personnes incarcérées à travers cette série. L’image est de très basse qualité parce qu’elle a été prise avec un vieux téléphone pourri des années 2000 : en tout on a dû faire au final une vingtaine d’images ensemble que j’ai ensuite exposées dans ma galerie. Il m’envoyait plein d’images en photo, je dessinais ensuite des mises en scène en m’inspirant de ce que je voyais, et je les lui envoyais par messages pour qu’il les reproduise. Et oui, le titre de la série est effectivement lié à Booba. Je l’ai appelé Temps Mort pour ne pas faire directement référence à « La Lettre », mais c’est l’inspiration principale qui m’est venue en tête quand j’ai commencé à travailler sur cette série. Et puis il y a aussi la question du temps : en prison, le temps est suspendu. Il ne s’écoule pas de la même manière que quand tu es à l’extérieur. Ça correspondait parfaitement je trouve.

Urban Riders (2014)

En 2014, je découvre un livre de Marta Camarillo, une photographe du Bronx qui avait été commanditée par le New York Times pour faire un reportage sur des écuries dans un quartier noir de Philadelphie. J’ai alors découvert qu’il y avait, à travers cette série photo, des cow-boys noirs aux États-Unis, et j’ai eu envie de me rendre là-bas pour explorer le sujet. Je suis parti vivre pendant une année à Philadelphie, en me faisant héberger dans le quartier, pour réaliser des photos des écuries et des gens qui gravitent autour. Au début, on me regardait un peu bizarrement, les gens se demandaient ce que je foutais là, surtout que ce n’était pas un quartier simple, mais j’ai persévéré en m’adaptant. Tu as à peu près une trentaine d’étables, et ces chevaux sont tenus par différentes personnes de la communauté qui sont des riders, des propriétaires de chevaux ou des gens qui veulent faire des courses. Parmi tous ces chevaux, tu as aussi des poneys, et leurs propriétaires les laissent aux enfants pour qu’ils puissent aller se balader. Du coup tu as des gamins en ville qui partent à cheval dans un parc, Fairmount Park, et tout le monde va là-bas pour faire des tours de cheval, alors qu’on est dans un ghetto de Philadelphie. Sur cette photo, on peut voir Caleb, un jeune rider de la ville. C’était à l’époque où je venais d’arriver en ville, j’étais à vélo, et lui et ses potes m’ont proposé de les accompagner à North West Philly où ils allaient rider. Je les ai suivis et Caleb s’est retrouvé à cheval face à cet escalier. Il me dit alors que je devrais prendre une photo, et sans trop savoir ce qu’il va se passer je sors mon appareil. Caleb se met à monter l’escalier, et je shoot sans trop savoir ce que je fais sur le moment. C’est finalement devenu une des photos les plus fortes de mon année passée là-bas : avec ce gamin noir sur un cheval blanc, elle me rappelle les peintures de Napoléon à cheval. Urban Rider a vraiment été une étape importante pour moi, tant sur le plan photographique que humain. En restant là-bas plusieurs mois, j’ai fait des rencontres fortes — je garde encore contact avec des gens là-bas — et surtout ma perception des choses a évolué sur plein de sujets traités dans mes photos, comme l’Amérique, les origines, la ségrégation… Je voulais comprendre où j’étais et ça n’a pas été simple parfois. Mais c’était une vraie expérience.

Jul (2020)

Trax Magazine m’a contacté pour faire les photos de Jul pour la couverture de leur numéro de février, et j’aimais beaucoup l’idée. J’ai par le passé déjà travaillé sur une campagne pour Virgil Abloh dans laquelle je l’avais mis en scène avec tous ses potes, en m’inspirant de L’Atelier du Peintre de Gustave Courbet, et j’avais envie de garder cette idée avec Jul. On est descendu à Marseille en décembre dernier, et la photo s’est faite très rapidement. Il nous a accueillis à côté de son studio dans la ville et j’avais en tête de le faire poser avec ses potes pour le raconter à travers ses amis : on fait tous partie d’un groupe, d’un environnement, et Jul le retranscrit parfaitement dans sa musique, c’est la raison pour laquelle je ne voulais pas qu’il soit tout seul sur les photos. Il l’a très bien compris et a complètement joué le jeu, en demandant à tous ses potes de venir sur les photos. Sur ce cliché tu rentres d’abord dans l’image en regardant son pote devant, puis tu vois Jul en arrière, c’est une perspective intéressante, qui lui ressemble puisque c’est quelqu’un qui ne se met jamais trop en avant. En fait, je voulais le laisser être comme il avait envie d’être. J’aurais pu le faire, mais je ne lui ai par exemple pas demandé d’enlever sa chapka, parce que je voulais qu’il se sente à l’aise et que les photos soient vraiment naturelles. Ça donne au final une série de photos avec beaucoup de sourires, et c’était vraiment important pour moi d’essayer d’aller vers ça, pour ne pas avoir le côté vener’ des photos de rap. Ça représente pas mal la musique de Jul et d’autres rappeurs actuels d’ailleurs : on a quelque chose de plus festif dans le rap français aujourd’hui avec Jul, Heuss L’Enfoiré ou Gambi, et c’était intéressant d’avoir un rappeur qui sourit sur ses photos. Ce n’est pas quelque chose que l’on voit tout le temps.

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