Rien à fêter : le rap sera-t-il l'un des grands perdants du covid-19 ?

Le covid-19 et le confinement ont tout chamboulé, l’industrie de la musique française accuse le coup et cherche à s’organiser. Les acteurs du rap ont peu réagi concernant cette situation qui empêche l’ensemble des artistes de se produire sur scène depuis mars et jusqu’au moins la fin de l’été. Le rap est-il trop populaire pour souffrir de cette crise ?

On adore les chiffres dans le rap français. Tant mieux, parce qu’on arrête pas de battre des records en ce moment : de salles vides, de festivals annulés ou reportés, de chute de ventes de disques physiques… La crise sanitaire et la période de confinement liée au covid-19 ont évidemment un impact sur tout, même la musique numéro 1. On s’est habitués à s’extasier sur les milliards de vues, les millions de streams, les centaines de milliers de likes, cette fois on porte le regard vers l’autre extrême : les milliards perdus par l’industrie du spectacle vivant, les millions d’euros de promesses d’investissement gouvernemental, les centaines de milliers de travailleurs à l’avenir et au présent flou.

Et dire qu’on avait prévu de revoir PNL pour la tournée Deux Frères, de découvrir le duo inédit SCH & Hamza, ou d’aller écouter les meilleurs DJs jouer les nouveaux bangers en clubs, en concerts, en festivals, où le rap est de plus en plus bienvenu… Finalement, cet été, personne ne criera “DOUREUUH” à Dour, aucun jeune artiste talentueux ne devrait se faire découvrir lors d’un tremplin, et aucune chicha ne paiera trop cher un showcase trop court. Alors, les préoccupations du monde du divertissement et de l’art peuvent paraître illusoires étant donné la gravité globale de la situation sur l’ensemble du monde et des métiers. Pourtant, l’interdiction de rassemblement et la fermeture des espaces de représentation publique, depuis début mars et jusqu’au moins la fin de l’été, met le secteur culturel dans une impasse particulière. « Nous étions les premiers à devoir arrêter le travail et nous serons sans doute les derniers à le reprendre. »

Dans chaque pays à l’industrie culturelle forte, on s’organise. À Berlin, est rapidement né un projet autour d’une des sous-cultures dominantes : la musique de club. Les portes se sont fermées le 13 mars. Le 18 naissait United We Stream, initiative en ligne qui permet d’accéder aux plus grands clubs digitaux du monde gratuitement, et de suivre des sets de DJs de tous bords en direct de chez soi. Associée à cette démarche, United We Talk fait intervenir les acteurs de l’écosystème de la nuit pour discuter des enjeux liés à l’actuelle crise sanitaire et son impact sur la musique électronique. Divertissement, information, et aussi, levée de fonds. United We Stream a appelé à la solidarité, et à déjà récolté plus de 500 000 euros pour sauver la culture club berlinoise. Pour les fans qui ont envie de soutenir les lieux de fête qu’ils aiment. Pour la culture, pour de vrai.

Qu’en est-il pour la sous-culture préférée de la jeunesse française ? Le rap FR, au sommet des charts pendant ce printemps pandémique, a surtout utilisé de son influence pour inciter à la générosité pour les soignants et au respect des règles sanitaires, et de ses espaces médiatiques pour divertir une audience friande de contenus. Pendant que cartonnaient “Lettre à une femme” de Ninho et “Angela” d’Hatik, quels étaient les premiers signes de conséquences du covid-19 sur le 5e marché musical mondial ?

De nombreux dispositifs ont été mis en place dès les premières annonces d’arrêt d’activité mi-mars pour les artistes et professionnels.

Ce n’est pas toujours simple d’y voir clair dans toutes ces formalités. Pour la plupart de ces aides, l’IRMA (Institut de Recherche sur les Musiques Actuelles) propose des formats vidéos sur leur chaîne YouTube qui aident à remplir les formulaires, ainsi qu’une veille avec toutes les informations et actualités liées à la situation. Tout comme la GAM (Guilde des Artistes de la Musique), présidée par Issam Krimi qui orchestre le Hip-Hop Symphonique et qu’on a récemment vu sur France 2 avec Ninho, qui propose aussi une aide gratuite via le cabinet Jouclards Avocats (les questions juridiques et comptables sont à adresser à la directrice générale, Suzanne Combo : contact@lagam.org). Des ateliers de relaxation, de nutrition ou de respiration ont été dispensés sur Instagram Live par Sandrine Bileci et CURA pour ceux qui voyaient leur bien-être impacté par la situation.

Qui aident les aides ?

Vous êtes toujours là ? Si vous êtes vous-même artiste et donc concerné par ce qui vient d’être écrit et que vous êtes toujours en train de lire… vous êtes spécial. En effet, les musiciens ne font pas vraiment partie de la population la plus à l’aise avec sa propre gestion administrative. Dans un article publié sur Libération en 2019 à propos des perspectives de reconversion, l’AFDAS (encore un acronyme ! c’est l’organisme d’accompagnement et de formation dans les activités du spectacle) peignait ce tableau : « Les musiciens sont ceux chez qui on observe le plus de phobie administrative. Beaucoup ne savent pas écrire un CV et ne cherchent pas à comprendre les droits auxquels ils ont accès ».

« Y’all throwin’ contracts at me / you know that niggas can’t read! »

Kanye West – New Slaves

Dans un milieu dynamique qui évolue souvent et où sont encouragées les approches auto-didactes, on est pas forcément formé, ni pour comprendre l’organisation de son métier ni sur la manière d’interagir avec les interlocuteurs qui peuvent aider. Les limites du DIY. Pour ceux qui savent quand même écrire un CV, les modèles d’aides restent généralement archaïques et pensés pour des profils qui ne correspondent pas nécessairement aux usages actuels. Ces aides, il faut les trouver, et quand on les trouve, il faut savoir comment les remplir. « C’est le moment de repenser en profondeur les modes de fonctionnement et d’accompagnement du secteur culturel. Cette crise démontre l’extrême fragilité de tous les acteurs culturels, dont près de 30% à 50% pourraient voir disparaître leur activité en quelques mois, commente Tommy Vaudecrane, président de Technopol, qui propose sur leur site un sondage pour repenser et simplifier les démarches d’obtention des aides destinées au secteur culturel, et pense l’après avec Danser Demain. Nous saluons bien évidemment les dispositifs existants et la rapidité avec laquelle ils ont été mis en place. Cependant, nous constatons aussi leurs limites, souvent liées au fait que ces aides ne sont pas pensées pour les nouveaux métiers, les nouveaux régimes et prennent en compte des modèles du passé qui ne fonctionnent plus aujourd’hui ».

Fonds d’urgence à Nantes, annonce d’un mois de la culture à Paris, réactions immédiates du tout nouveau Centre National de la Musique ou de la SACEM… On pourra difficilement reprocher aux organismes responsables, municipaux comme nationaux, une avarice d’annonces de mises en places de dispositifs. S’exprimant le 6 mai, le Président de la République a réuni une douzaine d’artistes, parmi lesquels les musiciens Catherine Ringer & Abd Al-Malik, pour évoquer le sujet de la culture. Les annonces évoquées ce jour là n’ont pas encore abouti sur du concert et le flou reste de mise quant aux dates d’effectivité.

L’inquiétude est donc de mise. Elle concerne autant les intermittents, qui ont pu être rassurés par l’engagement du Président de prolonger leurs droits jusqu’à août 2021 mais ne savent pas quand ils pourront concrètement reprendre le chemin du travail, que leurs employeurs qui ne savent pas s’ils doivent honorer les promesses d’embauches faites et payer les cachets de concerts qui ne se tiendront pas. Ils sont nombreux à ne trouver de l’espoir que dans la rédaction de lettres et de tribunes : les attachés de presse, les travailleurs indépendants et les “extras” beaucoup des métiers qui permettent de faire exister la musique physiquement se retrouvent parfois en marge des réflexes d’aides d’un pays qui a la chance d’avoir autant de programmes de subventions qui sont nécessaires pour conserver sa diversité, son exception culturelle et les nombreux emplois qui viennent avec. 

« Ce sont des aides moindres, fake et inadaptées. On sent déjà qu’elles vont aller aux gros organisateurs de soirées et aux institutions. Pour les autres, il faut avoir un dossier de surendettement, être malade, avoir une tripotée de gosses. Ça ne concerne pas l’intermittent moyen. »
Crystallmess (Libération)

Les périodes de crises sont toujours des bons moments pour se rappeler que les artistes sont altruistes et ont le coeur sur la main. Plus de 300 000 euros ont été récoltés par JuL grâce à la vente de ses certifications, des colis alimentaires ont été envoyés par PNL à des ONG, le ban de nombreux fdp par Bigflo sur Twitch a fait gagner 11 000 euros au Secours Populaire… Les stars ont voulu se montrer solidaires. On a même vu Alonzo faire un showcase dans le jeu GTA San Andreas pour la Fondation de Marseille. Aux États-Unis, Dr. Dre & Jimmy Iovine ont distribué des tests et de la nourriture à Compton, Post Malone a récolté plus de 4 millions de dons pour la lutte contre le covid-19… L’heure était aux genkidamas.

Mais qui aide les artistes eux-mêmes ? Il y a certes la GAM, seul groupement français qui fédère les artistes dans leur diversité d’activités, et divers syndicats de musiciens salariés, d’auteurs/compositeurs mais pas sur qu’ils évoquent quoi que ce soit à beaucoup d’artistes. La situation est pourtant particulière pour ce métier. Entre autres parce que, à l’inverse des caissiers ou des soignants qui pourront légitimement décider d’aller manifester pour leurs droits une fois la situation passée, il y a peu de chances que l’opinion populaire soit attendrie par une manifestation de techniciens et de saltimbanques qui trouvent injuste d’avoir soudainement été privés de l’intégralité de leurs activités et de leurs revenus. 

Dans le rap en France, on a pris l’habitude de ne pas se plaindre de sa condition. Les questions liées à une rémunération plus juste, par exemple, n’ont pas vraiment été incarnées par un des visages de ce genre musical. Sans doute parce qu’on a trouvé la formule pour ne pas avoir à redire. C’est la musique numéro 1 en France. On s’en sort très bien sans avoir à se battre publiquement avec les pourcentages des maisons de disques et les rétributions de YouTube. L’argent dans le rap, c’est la culture du braquage. L’avance astronomique, le sponsoring aveugle d’une marque, les salaires à 5 zéros pour 15 minutes de showcase, un très bon ratio temps de production/argent récolté… On se contente de ça plutôt que d’aller se battre pour des bénéfices plus justes et des conditions plus avantageuses, plus adaptées. Il n’a pas fallu être archi subventionné pour arriver jusque là. Peut-être donc que comme ce genre a peu été aidé, et par les institutions et par les relais médiatiques, pour devenir ce qu’il est aujourd’hui, il se dit qu’il trouvera bien un moyen de se débrouiller, et de finesse d’une façon ou d’une autre.

« Je pense qu’il est temps pour TOUS les intervenants artistiques d’apprendre le business de la musique. Arrêter de croire que « faire un braquage » c’est « faire du business ». C’est juste de l’ignorance. Arrêter de croire que prendre une grosse avance d’une major et refuser un flat compétitif d’un producteur indépendant c’est la porte vers la prospérité, c’est juste la porte vers les dettes. Je pense qu’on doit s’éduquer, se conscientiser et se serrer les coudes ! »
Le Motif (Twitter)

Avant que le chemin industriel reprenne son cours et revienne à peu près dans l’ordre, il faudra du temps, et d’ici-là, l’embouteillage s’annonce. Pour les sorties physiques, les programmations de concerts, les opportunités de publicités et de synchronisation : pour renflouer la trésorerie perdue, il est possible qu’on prenne peu de risques et que les plus gros mangent plus. Cela risque de rogner sur des principes de diversité et d’indépendance qui ont leur importance. Et l’ensemble des décisions politiques et syndicales, qui permettront de soutenir les structures et les profils qui survivraient s’ils étaient béquillés, n’inclut pas beaucoup d’acteurs du rap. On a pris l’habitude confortable de se plaindre du manque de représentativité des genres, des disciplines voire des couleurs de peaux aux Victoires de la Musique ou dans les médias généralistes. Qu’en est-il de la représentativité au sein même des instances, qui servent aux remises de prix, mais aussi aux aides et aux subventions ?

« La musique urbaine représente 70% du marché, et nous ne sommes toujours pas représentés à la SACEM »

Tefa (Être producteur indépendant de musique enregistrée, conférence MaMA 2018)

Heureusement que Tefa, producteur à qui l’on doit les développements de Vald, Fianso ou Chilla, siège depuis 2017 au Conseil d’Administration de la SPPF (Société Civile des Producteurs de Phonogrammes en France). Parce qu’à part lui et Antoine Guéna/Fonky Flav actuellement secrétaire de la GAM, on siège et on impacte peu. Il ne manque pourtant pas d’espaces : Les Victoires, le CNM, le SNEP… Comment la musique numéro 1 a t-elle été capable de ne produire aucun intervenant éligible au Conseil d’Administration de la SACEM ? Braquer les maisons de disques ne devrait plus suffir, il faut être capable de braquer aussi les espaces d’influence. Le rap a créé ses propres médias parce que ceux qui existaient ne lui faisaient pas une belle place. Faut-il créer des organismes où ce genre existe ? S’il y a un combat à mener médiatiquement, plutôt que de se plaindre des remises de prix à la télévision, ce serait plutôt : pourquoi ne sommes nous pas représentés là où les décisions nous concernant sont prises ?

rap-france-covid-impact-aide-sacem-conseil-administration

En attendant, on se souviendra donc de qui s’est exprimé sur l’urgence de cette situation : presque personne dans le rap. Les combats pour les artistes sont-ils voués à n’être incarnés que par des intermittents terrifiés ou des réunions Zoom de représentants qu’aucune personne de moins de 30 ans n’a jamais croisé ? La crise à venir a la politesse de se faire discrète. On a quasiment pas entendu parler de l’impact de ce moment dans les nombreux médias spécialisés et comptes influents qui traitent quotidiennement de ce genre musical. Pourtant, les interventions médiatiques ont de la force et de l’utilité. Elles peuvent servir par exemple, à relayer la parole des organisateurs de festivals, désabusés face aux résistances de leurs assureurs. À informer et défendre les causes des profils de ceux qui peuvent être perdus et contribuent à faire vivre cette musique : DJs, managers, attachés de presse, tourneurs, beatmakers… Elles montrent de l’unité, de la force, de l’intelligence. C’est comme ça qu’on passe d’avoir des numéros 1 à avoir des leaders.

Qui va payer ?

L’impact direct du covid-19 sur l’industrie de la musique, c’est l’impossibilité de produire un spectacle pour les 2500 salles de spectacles françaises pendant une période, pour l’instant, d’au moins 5 mois. Le PRODISS, syndicat national du spectacle de musical et de variété, diffusait dès le 20 mars une étude évaluant à 590 millions d’euros la perte totale de chiffre d’affaires causée par l’interruption forcée des activités entre mars et mai. Des chiffres renforcés par une note de France Festivals, estimant après un premier bilan provisoire un manque à gagner entre 2,3 et 5,8 milliards d’euros. L’impact indirect aussi, pour les auteurs & compositeurs, de la perception de leurs droits liés à la diffusion de leurs oeuvres dans les salons de coiffure, les supermarchés, les clubs, qui se fera sentir en 2021 au moment de la répartition des droits des diffusions qui auraient dû avoir lieu en 2020. Les temps de balades ou passés dans les transports ayant été réduits, le streaming a lui aussi été en baisse au début du confinement. « Les abonnements sont toujours à la hausse, voir même en accélération avec le confinement. Par contre l’écoute de musique est en baisse de 15 à 20 %. Mais comme les revenus des abonnements ne sont pas touchés, cela pourrait conduire à une élévation du prix du stream » explique Romain Vivien, DG Believe France pour l’IRMA le 17 avril.

La réponse immédiate, avant même de penser aux aides, à pourtant été de continuer à être actif. Les indépendants ont été plus actifs que jamais. Ceux qui ont pu se sont précipités sur les réseaux afin de pouvoir continuer à se produire en live, pour garder le contact avec le public, et permettre de distraire des gens stressés par l’actuelle situation. Parce que, sans structures ou schéma juridique, c’est à ça que ressemble un artiste : ça cherche à s’exprimer même s’il n’y a pas d’argent à se faire.Les plateformes avancent chacune vers des solutions qui permettront à ces concerts virtuels d’être rémunérateurs. Facebook compte permettre de monétiser les vidéos streamées directement depuis Facebook Live, Instagram envisage d’ajouter des options de pourboires et d’achat de merchandising depuis Instagram Live… Les premières mesures concernant une nouvelle rémunération spécifique pour les livestream ont début mai été évoquées par le Conseil d’Administration de la SACEM.

Il faudra bien trouver des solutions si les concerts, source de revenus très importante pour les musiciens, ne peuvent plus se tenir comme avant. Certes, on teste à Aarhus au Danemark le concert installé dans sa voiture, ambiance drive-in. On pense au bike-in pour une alternative plus écolo. À Paris, Les Petits Bains (salle évidemment fermée), paie les cachets des concerts de leurs artistes confinés, et appelle même aux candidatures pour jouer. L’infectiologue François Bricaire, dans une note pour Audiens Care, évoque des recommandations générales pour la tenue d’événements après le déconfinement : distanciation d’au moins 1 mètre, port du masque, solutions hydro-alcooliques à l’entrée, aération des lieux et nettoyage des surfaces fréquemment touchées… On imagine mal cette ambiance dans des clubs où l’on va pour dépenser notre argent dans les boissons des limonadiers et entendre des sons beaucoup trop vulgaires beaucoup trop fort. Le modèle du concert de demain risque de bouleverser notre rapport au corps. Pour le rap, la question est absolument primordiale : comment une génération entière qui s’est persuadée qu’on ne pouvait être heureux en concert qu’en se lançant les uns contre les autres dans des pogos va t-elle accepter de cesser de se toucher ?

Un concert a pourtant eu lieu là où nous avions encore le droit d’aller : sur Fortnite. La performance de Travis Scott, énormément commentée et vécue en live par des dizaines de millions de gamers, pousse à réfléchir sur comment le modèle du gaming peut offrir des perspective aux concerts de demain. « La culture gaming donne des outils pour payer les créateurs en live, et aussi, les streamers et les gamers nous renseignent sur comment avoir une économie créative qui peut être maintenue par le gaming », selon Fabien Gaetan, qui a monté avec Fortnite, la WWF et l’agence We Are Social la campagne #NoBuildChallenge en 2019.

Tous les jeux vidéos ne permettent pas d’accueillir des évènements virtuels, et surtout, tous les artistes n’ont pas le budget du papa de Stormi, mais ils peuvent tirer bénéfice d’un modèle qui s’est habitué à s’organiser de communauté habituée à payer. L’augmentation des audiences de e-sport peuvent laisser imaginer que demain, le sport professionnel étant également un domaine impacté par les mesures de distanciations sociales, on regardera des compétitions sur FIFA en attendant des concerts de nos stars préférés qui se tiendront pendant les mi-temps. Cette sorte de formule, qui dans le cas de Travis Scott n’est pas réellement un concert mais plutôt une expérience augmentée qui permet aux fans de vivre un moment. L’isolement social a conduit à une augmentation de la demande de technologies musicales sociales. C’est peut-être une solution d’avenir pour le rap, qui est fort en images et en idées de communication, mais pas toujours créatif ou motivé pour la scène.

« J’monte sur scène, j’aime pas du tout, c’est khéné »

Ademo (PNL – Bang)

Comme “curateur de playlists” n’était pas un métier il y a dix ans, spécialiste d’association entre jeux vidéos et musique peut en devenir un très vite, en témoignent les récents appels de travail de Sony Music. En attendant, le secteur virtuel reste sous-monétisé, et si des idées payantes se mettent en place sur Twitch, sur Zoom ou si on est un groupe de K-Pop avec une grosse audience, elles sont encore naissantes. Qu’elles concernent la performance ou le divertissement, comme pour les Verzus de Timbaland et Swizz Beats, la Quarantine Radio de Tory Lanez, ou le ConfineMouse de Mehdi Maizi du côté de chez nous. 

C’est en tout cas l’idée de communauté plutôt que l’idée de performance qui ressort comme l’élément principal de ces moments d’interaction. Les plateformes Twitch (pour le jeu vidéo), Patreon (pour les créateurs de contenu) ou OnlyFans (pour le contenu disons… privé) ont réussi à fidéliser des audiences prêtes à payer des donations ou des abonnements pour les profils qu’ils souhaitent suivre. Leurs nombres d’abonnés à bondi pendant ces deux mois. Cette accélération vers la transformation digitale va t-elle créer de nouveaux réflexes de dépenses pour les fans qui n’auront pas touché à ces 100 euros qu’ils avaient prévu de mettre dans le festival de cet été ?

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Pour Jean-Michel Jarre, musicien électronique légendaire et président de la CISAC (la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs, le premier réseau mondial de sociétés d’auteurs), ce sera aux GAFA de payer. « Dans ces temps de crise généralisée, ces grandes plateformes sont les seules qui s’enrichissent sur le dos du virus. Elles font leur beurre avec du contenu créé par des gens qui, pour la plupart, n’ont pas de quoi manger ». En effet, d’après l’Hadopi, la musique et la presse sont les deux activités le plus en progression pendant cette période de confinement. La musique, objet culturel massivement consommé sur YouTube, la plateforme qui la rémunère le moins bien. Ambassadeur de bonne volonté pour l’UNESCO, Jean-Michel Jarre a lancé Résiliart, un mouvement encourageant chaque pays a porter les débats autour de la culture sur le devant de la scène publique. « We’re not asking for charity, just for fair remuneration ».

« Les artistes n’ont pas besoin d’un téléthon. Ce ne sont pas des malades qu’il faut aider »

Jean-Michel Jarre

La récente proposition de Spotify n’a donc pas du lui plaire. En plus de s’être engagée, en créant le Covid-19 Music Relief, auprès des initiatives internationales de soutien aux musiciens en s’engageant à doubler les dons leur étant adressés, la plateforme a lancé the Artist Fundraising Pick. SoundCloud avait également mis en place une telle fonctionnalité, permettant aux artistes d’indiquer sur leur profil un lien direct permettant aux fans de leur adresser des dons. N’est-ce pas un aveu d’échec de la part de la plateforme suédoise, de proposer aux fans de faire des dons aux musiciens parce que le streaming ne les rémunère pas assez ? Les artistes ont très peu relayé cette fonctionnalité, sans doute pour ne pas donner l’impression de mendier auprès d’utilisateurs moins habitués à consommer dans le but de soutenir, à l’inverse de ceux qui utilisent BandCamp. Connu pour être beaucoup utilisé par les artistes indépendants, des journées spéciales poussant au support au cours desquels la plateforme ne touche pas sa commission ont été mises en place sur le site. Résultat de la première journée : 800 000 articles vendus, soit une recette de 4,3 millions de dollars, des ventes 15 fois plus élevées qu’à l’habitude.

« Le 1er mai, le 5 juin, et le 3 juillet, nous renonçons à nos parts de revenus pour toutes les ventes sur BandCamp (…) Cela peut sembler simple, mais la meilleure façon d’aider les artistes est avec votre soutien financier direct. »
Ethan Diamond, CEO & Fondateur de  BandCamp

PartyNextYear

Dans le scénario le moins optimiste, il faudra bien de la solidarité pour tenir et s’adapter aux évolutions. Il sera intéressant de regarder le comportement des marques. De plus en plus investies dans la musique, elles placent des produits dans les vidéos, en contractant des deals de sponsoring avec des artistes, en mettant en place des évènements voire en créant des médias. Si la situation est amenée à durer, et que les mesures de distanciations sociales continuent à empêcher la réactivation des tournages (et donc la réalisation de contenus originaux), ou la mise en place d’évènements où le public peut se déplacer en sécurité, de nombreuses économies sous-culturelles habituées à être abondées en argent de marques risquent d’être chamboulées. RedBull, Les Produits Laitiers, Puma… Qui sera toujours là, après la pandémie, pour la culture ?

Le secteur de la musique est un écosystème hautement interconnecté. C’est peut-être la fin du modèle DIY (Do It Yourself), et la naissance d’un modèle DIS (Do It Smarter). Ce moment d’interruption des programmes est aussi un moyen de réfléchir à son existence dans le monde globalisé. Demain, les artistes internationaux auront moins de facilités à accepter de jouer hors de leurs frontières. On risque d’entrer dans une ère de la musique live à l’empreinte carbone réduite, plus recentrée sur l’intérieur de ses frontières. Il faudra ainsi s’adapter à de nombreux cas de figure. Quand est-ce qu’un musicien américain pourra à nouveau tourner en Europe ? Quand est-ce qu’un musicien africain pourra à nouveau voyager vers le Nord ? Les hypothèses et annonces optimistes parlent de lieux qui ré-ouvriraient dès l’été en Irlande, en Italie, en Autriche ou Espagne, si les conditions sanitaires le permettent. Une chance d’explorer la fête de demain, qui devra se trouver un autre modèle que les larges jauges pour exister, et qui peut permettre de repenser l’expression scénique, et donner des chances aux artistes aux plus petites audiences.

Dans le scénario d’un prochain retour aux jours meilleurs et aux jours heureux, cette crise peut permettre d’ouvrir des voies pour un système plus juste pour les artistes du XXIe siècle. Mieux renseigné, comme avec le groupe Believe qui propose des webinaires et des Creative Marketing Playbook pour encourager les musiciens à profiter au mieux de cette période, et mieux entouré, par des structures plus en lien avec ceux qui font la musique aujourd’hui – artistes, techniciens et extras. Les nouveaux bohèmes digitaux méritent mieux que des pétitions sur change.org. En Allemagne, l’exemple United We Stream/United We Talk a montré quelle fierté cette ville tirait de sa culture club. Le modèle a été repris dans l’électronique et sera lancé dès le 4 juin via Technopol. Quel serait les résultats si les différents acteurs, organisateurs et médias rap s’organisaient de la même façon ?

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