Oubliez « JESUS IS KING » : « Yandhi » est la vraie pépite de Kanye West

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Sorti le 25 octobre 2019, JESUS IS KING représentait un aboutissement pour Kanye West. Celui d’un salut tant désiré, presque commandé depuis un an à coup de Sunday Services épiques aux quatre coins des Etats-Unis. Pour renouer avec le peuple. Pour renouer avec lui-même. Mais cette arche ne ressemble-t-elle pas au radeau de fortune d’un homme se rêvant Noé mais finissant noyé ? Alors que la #KanyeWestIsOverParty bat son plein sur Twitter, retour sur le prix de ce refuge religieux et le sacrifice de Yandhi, son plus grand album abandonné.

Le 12 mars dernier, Teyana Taylor lâchait par surprise le clip coloré de « We Got Love » featuring Lauryn Hill. Une manière comme une autre de rappeler que la chanteuse prépare son troisième album courant 2020 mais aussi que le catalogue G.O.O.D Music reste un bordel sans nom. Car si l’on déroule l’historique de cet hymne, son parcours n’a pas été de tout repos. Et pour cause, il remonte à 2018, période charnière pour le grand patron de son label natal, Kanye West.

« Chaotique », le mot serait presque faible pour décrire son run de l’époque, chargé de hauts et de bas monumentaux : le retour sur Twitter après le breakdown du Saint Pablo Tour, le soutien à Donald Trump et le port de la casquette MAGA, le diagnostic de sa bipolarité, le meme « Lift Yourself », son interview chez TMZ avec le tristement célèbre « slavery was a choice » et la sortie en juin de 5 albums produits par ses soins. Sur ces 5 œuvres, « We Got Love » devait apparaître dans K.T.S.E, l’opus R&B de Teyana Taylor mais la tracklist limitée à 7 ou 8 morceaux tout au plus empêcha son addition.

Comme si la folie et l’énergie de Ye ne connaissaient pas de fin, il boucle l’été sur deux coups de poings courant septembre : le tube « I Love It » avec Lil Pump qui explose Internet et l’annonce d’un neuvième album, Yandhi, prévu pour le 29 septembre 2018. Loin de son ye minimaliste, l’artiste souhaite compléter, avec cette nouvelle œuvre express, un arc de rédemption. Dans le style grandiose de My Beautiful Dark Twisted Fantasy.

Mais voilà, le succès n’a pas la même saveur pour Yeezy sans sa dose de drame. Quitte à franchir souvent la ligne blanche. Jamais timide niveau controverse, il rouvre son compte Instagram une semaine avant le lancement de Yandhi et attaque directement Drake, en beef souterrain depuis des lustres. Le jour de la sortie du disque, une triple performance au Saturday Night Live enfonce le clou de son cercueil médiatique. « We Got Love » y est bien jouée avec Teyana Taylor (au même titre que « I Love It » et « Ghost Town ») mais une logorrhée confuse de Kanye au terme de sa performance finit d’enterrer nos espoirs.

Arborant fièrement le MAGA hat, il y mélange racisme, liberté d’expression et démocrates. Effet kiss cool garanti : ses crises puériles fatiguent l’opinion. Comble du comble, Yandhi ne sort pas le soir même. L’album est d’abord repoussé à novembre 2018 d’après Kim Kardashian, puis silence radio. Un voyage en Uganda et une performance unique de Kids See Ghosts au Camp Flog Gnaw Carnival plus tard, toujours rien. Ce n’est qu’en janvier 2019 que Kanye dévoile sa chorale gospel Sunday Service à travers des stories Instagram. Dès lors, l’artiste utilise cette plateforme pour des coups de com malins et payants : certains extraits de Kanye en pleine liesse musicale font le tour du web. Une dévotion qu’il met en scène jusqu’à la programmation du Sunday Service à Coachella en avril 2019, et plus encore.

La suite, on la connaît : le retour des abysses culmine à l’abandon complet de Yandhi l’été suivant et la sortie de JESUS IS KING en octobre. « Everybody wanted Yandhi / Then Jesus Christ did the laundry, » résumera Kanye sur Selah. Ce qui ne veut pas pour autant dire que tout est perdu.

De Yandhi, il reste aujourd’hui quelques traces à l’intérieur et en dehors du catalogue de Kanye West. Ce n’est pas le premier projet abandonné qui hante une de ses œuvres majeures, voire celle d’un autre artiste. On pense notamment aux fantômes de So Help Me God sur The Life Of Pablo ou de Good Ass Job chez Chance The Rapper, qui essaya d’en faire son premier album en commun avec Ye à l’été 2018, avant de se concentrer sur The Big Day.

Crédits : Christopher Latouche

Le 18 juillet 2019, à la surprise générale et alors que le projet semble oublié, une « version » de Yandhi leak sur le net. Avides de news, les médias comme les fans se jettent dessus, salivant d’avance le produit fini. Du côté de G.O.O.D Music, personne ne commente, laissant supposer un fake ou une version de travail sans intérêt. Sauf le président, Pusha T, quelques semaines plus tard. Sur Twitter, il ne cache pas sa déception, avouant que cette fuite « ruine tout ce qu’[ils] avaient en réserve ». Ce commentaire du bras droit de Kanye révèle à quel point les ingénieurs touchaient au but sur cette mouture de juillet. Et nous nous baserons donc sur ces 28 minutes de tape abstraites, folles, vives, cruelles et virtuoses, relayées par HYPEBEAST, pour appuyer sa place unique dans la discographie du rappeur.

En premier lieu, Yandhi symbolise peut-être le dernier arrêt de Kanye dans la musique profane. En octobre 2019, il annonçait sa volonté de s’éloigner du rap, « musique du diable » selon ses dires. Une piété nouvelle qu’il appuyait avec la sortie le jour de Noël 2019 de l’album gospel JESUS IS BORN et la mise en chantier d’une suite à JESUS IS KING co-produite avec Dr.Dre. Si Ye tient sa parole et ne revient plus aux bases du hip-hop et de la soul, il tournera définitivement le dos à une grande partie de son éducation, de ses influences et de sa carrière. Le risque : un manque d’expérimentation et de pertinence dans ses futurs travaux.

Un autre élément place Yandhi au-dessus des autres albums dont il n’a jamais accouché. Kanye a souvent changé de peau, d’idée, de style et de mentalité au cours de son existence. En tant qu’essais avortés, il serait injuste de les juger au même niveau que ses œuvres officielles, style My Beautiful Dark Twisted Fantasy ou The Life Of Pablo. Pourtant, le Yandhi bootleg n’a pas à rougir de la comparaison avec ses ainés prestigieux. Son manque de finition, il le compense par ce qui rend chaque création neuve : une ligne directrice. À mille lieux de l’ordre original teasé par Ye himself, la tracklist comporte neuf titres : « New Body », « The Storm », « Alien », « Law of Attraction » (parfois appelé « Chakras »), « Bye Bye Baby », « Hurricane » (ou « 80 Degrees »), « We Got Love », « Garden » et « Last Name ». Exit donc « I Love It » et d’autres morceaux entendus lors de précédentes listening parties.

Yandhi est à ce croisement bâtard de l’embryon et de l’album accompli. Mais même à l’état impressionniste, il dessine une vraie progression émotionnelle sur neuf pistes. Il s’ouvre sur le banger « New Body », avec Nicki Minaj et Ty Dolla $ign, hymne à la chirurgie esthétique et à la luxure 2.0 qui plonge d’entrée l’auditeur dans les tourments de Kanye de retour à L.A. Fini les atermoiments lo-fi de ye : place au scandale ! Tongue-in-cheek, sale gosse et sexuel au point de frôler l’absurde (Nicki qui rappe : « Si tu me baises, tu baises tout mon coeur »), « New Body » nous fait redescendre des montagnes pures du Wyoming, prêts à vivre une nuit de débauche. Après avoir exploité ce tabou, « The Storm », également par Ronny J, apaise un temps la fièvre, genre de slow de fin de soirée dans une boîte de San Fernando Valley. Seule l’énergie de feu XXXTENTACION électrise la beauté des harmonies de Ty Dolla $ign. Son couplet, enregistré à l’arrache, le rend spectral. Comme s’il parasitait l’esprit de Ye jusqu’au bad trip d' »Alien », qui démarre sur une intro IA : « Très chers, nous cherchons à vous apporter l’illumination, à offrir un éclairage dans un ciel orageux. Nous sommes ici en tant qu’êtres de lumière, bienveillants, investis dans l’humanité et son évolution. »

Là, Kanye n’est plus dans le nightclub mais sur son parking, emporté par le faisceau d’un OVNI. Sur « Alien », l’artiste balance des bouts de ce qui aurait pu être une de ses diatribes les plus sombres et désespérées : « Ce n’est pas notre planète, c’est pourquoi je la tue / Les animaux, je les tue / L’ozone, je l’ozone / Le sang, je le verse. » Ye se sent autant étranger à ce monde que les aliens et pense même à le quitter. Depuis « I Thought About Killing You », le suicide est une thématique centrale de son oeuvre.

Le morceau « Law of Attraction » formule ici le brouillon de ce qui sera « Use This Gospel » et un vrai retour sur Terre pour le rappeur. Mais peut-être pas encore à la réalité. Alors que la version JESUS IS KING avec Clipse célèbre la rédemption du pêcheur, celle de Yandhi met en scène un homme en pleine crise existentielle, frappé par la foudre du buisson ardent. « Dis-moi ce en quoi tu crois, dis-moi ce en quoi tu crois / Grand Theft Auto, Grand Theft Auto, on est dans un jeu, on est dans un jeu / Grand Theft Auto, Grand Theft Auto, on est tous les mêmes, on est tous les mêmes / L’argent n’est pas réel, le temps n’est pas réel, l’argent n’est pas réel, le temps n’est pas réel », répète-il en boucle, prêt à basculer dans la folie.

Un délire qui se prolonge sur le track « Bye Bye Baby » où tout le linge sale doit être lavé au grand jour. Toute la bile doit sortir, comme le dégueulis d’une grosse cuite. Jusqu’à devenir pur. Sobre. Quitte à souffrir jusqu’à l’ultime question, au bord du vide, prêt à sauter : « Why y’all overdose ? » comme pour dire « Pourquoi vous mourez tous ? ».

Le vertige d’une plainte, celle d’un homme-enfant qui a fini de jouer, malade des morts, des drogues et de la vie nocturne. La snippet « Hurricane » (ou « 80 Degrees ») brosse bien ce trajet en voiture à l’aube, le ramenant dans les hauteurs de Calabasas. La folie digérée, Ye peut enfin retrouver sa famille. « We Got Love » et « Garden » réaffirment la paix d’un foyer-refuge total, forgé dans l’amour de ses enfants. Les versions du bootleg se complètent parfaitement : quand le premier est un morceau ultra produit aux cuivres flamboyants avec une invitée de prestige (le spoken word de Lauryn Hill), le second est l’enregistrement clandestin d’un Sunday Service touché par la grâce.

Crédits : Christopher Latouche

Comme Yandhi ne sera jamais rien d’autre qu’un leak, difficile de savoir si les morceaux qui sont tombés à nos oreilles étaient ceux que Ye avait prévu pour nous. On retrouve ainsi sur le net des versions alternatives de certaines pistes : des démos de « Alien » avec Migos et Young Thug, de « Garden » avec Ty Dolla $ign et Teyana Taylor, ou encore un croquis de « Last Name » où les chants de Ant Clemons épousent la compo de Mike Dean. Mais puisqu’il est placé dans la plupart des bootlegs en outro exclusivement instrumentale, ce dernier titre établit un miroir déformant avec « Every Hour », qui résume assez bien les philosophies opposées de Yandhi et JESUS IS KING. Les deux sons traitent d’un bonheur abstrait, d’une délivrance si puissante qu’elle échappe aux mots. Sauf que Yandhi est une lutte pour l’obtenir. Chez JESUS IS KING, elle est donnée d’office, toute cuite dans la bouche tel l’Ostie dominical.

JESUS IS KING parle d’un homme clamant sa foi à tue tête. Pour museler les loups et taire ses démons. Il ne décrit pas un parcours mais la construction brique par brique, note par note, d’un sanctuaire mental. Avec sa narration, Yandhi mettait en scène ce purgatoire à la manière d’un film. Celle de la nuit délirante d’un rappeur tiraillé entre ses biens et les siens. Ce qui s’est passé entre Yandhi et JESUS IS KING, c’est un peu comme si à la place d’un thriller noctambule sous champis style The Killing of a Chinese Bookie, un réalisateur nous avait offert un trip contemplatif à la The Tree of Life. Comment d’ailleurs ne pas y penser devant les trailers du film IMAX JESUS IS KING qui convoquent sans complexe l’imagerie d’un Terrence Malick ou d’un Stanley Kubrick.

Au-delà des polémiques et des préférences politiques, Kanye West a toujours été célébré en tant que musicien pour sa capacité à fusionner des idées complexes dans un format compact et simple. Un album, un EP, un sample, un vêtement, une chanson. Mais plus sa carrière avançait, plus le défi de réunir des concepts opposés semblait dur à relever. 2018 avait montré cette limite : on se souvient tous des images difficiles de l’artiste dans les bureaux de The FADER, vêtu d’un pull Colin Kaepernick et d’une casquette MAGA, dont il serait le liant maladroit. JESUS IS KING confirme peut-être ce bout de course et le dommage collatéral qu’incarne Yandhi, l’un de ses plus beaux chantiers.

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