Dans l'ombre, sean incarne une nouvelle promesse du rap français

Dans l’ombre, sean incarne une nouvelle promesse du rap français

Une écoute a suffi : sean est fort. Très fort. Loin d’être régulier ou productif, sa musique trahit pourtant une maturité rare. Partisan du mystère, fanatique du moindre détail, il conçoit la musique comme un produit qui n’est bon que s’il est parfait. Et ce, jusque dans la communication. Portrait d’un artiste qui n’a de rookie que le statut. 

Photos : @tomgotthekey et @clementmbath

La vingtaine admise, sean impressionne. Malgré une carrière à peine entamée. C’est que derrière la façade, le jeune artiste noue une relation fusionnelle avec la musique. Après avoir grandi à Gambetta, exilé à Montreuil, Elio – de son vrai nom – est de ceux qui chantent la mélancolie mais jamais ne la sublime. Portrait d’une génération désabusée, où virtuel et réel s’entrechoquent, il bidouille, trafique, triche, tente, recommence et crée. Comme un inventeur fou, à l’image d’un Roland Moreno. Les bruits des villes l’ont inspiré à créer une entité : ce « sean ». Version digitale d’une facette de sa personnalité, il aborde le sentiment humain par essence, celui qui change, évolue, se construit, avec ses doses de bonheur et ses sachets de déception. Une courbe représentée par le bouton « pitch », celui qui va du plus grave au plus aigu, métaphore de l’émotion. Traduit chez sean, il s’agirait plus d’e-motion : un mouvement électronique.

Rendez-vous à 13h, dans un lointain 95. On emprunte la route stratégique qui mène au Fort de Domont. Lieu de tournage. Les bâtiments en pierres impressionnent par leur superbe. Leur origine remonte à 150 ans. Le Fort, aujourd’hui, sert de centre de formation incendie pour les pompiers. Il y a quelques temps, les nazis s’en étaient emparés. Encore avant, il servait de dernier rempart contre l’armée prussienne. Une page d’histoire s’est immiscée sous le ciment de ces murs, qui n’ont de cesse de connaître la chaleur étouffante des flammes. Arrivés sur place, on comprend mieux pourquoi le choix de ce lieu tombait sous le sens : sean doit clipper « Mauvaise nouvelle »suite logique de « Mercutio ». Ici, les passions s’embrasent.

On rejoint l’équipe de tournage, Dissidence Production, connue – entre autres – pour avoir collaboré avec Josman, Alpha Wann, Dosseh, PLK ou Tengo John. Rayan, le manager et ami d’enfance d’Elio – de son vrai nom  – nous accueille. On remarque sean au loin, devant une caravane pimpée pour l’occasion. La raison derrière est simple : « Quand j’étais petit, on allait souvent dans un camp qui s’appelait le Vallon Vert à la colle sur Loup, dans les hauteurs de Nice. Il y avait une dizaine de caravanes dont celle de mon grand-père qu’il a gardé pendant vingt ans. On a grandi là-bas. Dès que mes parents partaient en vacances, on y était. J’en garde de bons souvenirs car l’esthétique du lieu m’a beaucoup marqué. J’aime bien tout cet esprit « gitan ». »

Autour de lui, Marguerite Thiam, jeune actrice en devenir, et Lou Menais, co-fondatrice de JOUR/NÉ. Un entourage auquel l’artiste tient, mais s’engage à ne jamais mettre au centre de sa carrière. L’angoisse de se perdre, sans doute. « Je préfère développer mon truc tout seul, que ma famille en soit préservée. Je veux séparer sean d’Elio. Je pense que c’est important, car aujourd’hui, quand tu es artiste, tu te retrouves très vite seul. C’est compliqué de gérer toutes les retombées que ce milieu implique. »

Une maturité acquise très tôt pour une carrière qui vient à peine de débuter. Enfin, qui « semble » à peine avoir débuté. Car en réalité, sean est un personnage qui remonte à loin. Tout commence dès l’enfance, où le jeune Elio découvre la musique via une des légendes de l’ombre du hip-hop français, dont on doit malheureusement taire le nom. « C’est quelqu’un dont je suis très proche depuis petit, mon père et lui sont de grands amis. On allait regarder les matchs de foot dans son studio. C’était incroyable, parce qu’il y avait une tonne d’instruments, du monde entier. On s’y posait et je prenais tantôt la batterie, tantôt la basse… J’ai commencé la guitare là-bas. »

La vie suit son court et, naturellement, Elio devient le freestyler notoire de sa cour d’école au collège. « C’était le boss, vraiment. Personne ne rivalisait avec lui, pourtant ce n’était pas faute d’essayer », nous raconte Clément, un ami d’époque. Le schéma est semblable à beaucoup ; chaque individu de la génération pré-2000 peut témoigner avoir eu un pote qui rappait mieux que tout le monde. Encore loin de penser à en faire une quelconque profession, le jeune de Montreuil s’en « battait les couilles ».

Le mystery-marketing, c’est le schéma qui me semble marcher le mieux. Tu donnes ta musique, tu vends ton produit mais jamais tu ne te vends toi-même.

Le déclic est arrivé plus tard, au lycée : « À l’époque j’avais monté une chaîne YouTube qui s’appelait XB Records. On avait un monté un petit studio, les gens venaient y enregistrer et voulaient absolument sortir le morceau sur la chaîne. Moi, ça me débectait. Plus je grandissais, plus je comprenais que tout ça, c’était seulement un truc entre potes. Je voulais prendre le temps de me trouver musicalement parce qu’on était persuadés avec Rayan qu’il y avait quelque chose à faire. Alors je suis parti travailler en solo. Pendant un an j’ai écrit comme un dingue, encore et encore. Je n’ai rien enregistré. J’ai sorti « WAPEN » en 2016, et un gars de label m’a contacté. On lui doit beaucoup. Il nous a donné confiance en nous, à moi et à Rayan, en tant qu’artiste et en tant que manager. »

Il revient en 2017 avec le morceau « Souvenir », signé sean. La machine est lancée. Tout ce qui existait avant est supprimé. Décision radicale mais bénéfique. Surtout à une époque où les brouillons d’un artiste en devenir sont constamment épiés par un public avide de la moindre faille. Pas de visuel, une simple photo. La musique parle d’elle-même. C’est le parti pris admis par l’artiste et son manager. Rester secret, mystérieux, ne pas trop en dévoiler, laissez les gens se faire leur propre idée. « Le mystery-marketing, c’est le schéma qui me semble marcher le mieux. Tu donnes ta musique, tu vends ton produit mais jamais tu ne te vends toi-même. Le produit va bouleverser l’imaginaire des gens, et chacun va s’imaginer des histoires par rapport à toi, qui tu es vraiment, à ce que tu racontes. Créer une distance entre toi et ton public, c’est important. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai voulu faire de la musique, faire travailler l’imaginaire des gens. » 

Le mystère était peut-être trop présent car Elio disparait une année de plus. Avec cette irrégularité, dur de créer une fan-base solide, un socle sur lequel fonder une carrière durable. Alors il part s’enfermer une nouvelle fois avec sa machine, joue avec sa voix, écrit de mieux en mieux, crée des sonorités électroniques qui correspondent à la vision qu’il souhaite amener. Le produit est à moitié fini. Il fallait y ajouter des références visuelles, des images, et surtout un but. Shakespeare l’y aide. Il se reconnait à travers l’ambivalence de Mercutio, personnage central de l’oeuvre Roméo et Juliette. Un homme qui comble sa vision désenchantée du monde dans lequel il vit par le rire, qui n’appartient à aucune des deux maisons ennemies, et qui peut donc librement flotter entre deux mondes. Mercutio, c’est l’ange et le petit démon.

Elio en fait l’alter-ego d’une couleur de sa vie, la mélancolie. sean est créé. Pour faire parler Mercutio, le pitch est grave, la voix presque oppressante. « Le moment crucial de l’EP, c’est l’interlude. C’est un monologue de Mercutio. Le morceau commence par : ‘on s’en bat les couilles de la vie, je pourrai tuer le temps à fumer dans une laverie.’ C’est l’image du vice, il devient fou. Quand tu tends l’oreille, il y a des énormes cris en fond sonore. À la fin du morceau sean revient, avec un pitch différent, plus aigu. Il lui dit : ‘meurs… j’crois que j’vais faire un meurtre.’ Ce morceau, c’est une exorcisation. » 

Vous l’aurez compris, chez Elio, tout est une question de personnages, car l’humain a de multiples facettes. Si sean est l’allégorie de la mélancolie, c’est que ce sentiment est palpable chez toute une génération. De Paris et d’ailleurs. « J’ai des facilités à écrire sur la mélancolie. Tout le monde a un truc à cracher, une haine, un regret… Quelque chose qui ne lui plait pas ou un constat hyper cru. » Chez l’artiste, ces constats sont ceux d’un jeune banlieusard de vingt ans, entre ambition démesurée, débrouillardise, cynisme, difficulté à aimer et facilité à rêver.

Ce truc à cracher, Elio y tient plus que de naturel. Rapper, chez lui, ne signifie pas ‘parler de soi’. Bien au contraire, il s’agit de parler de l’autre, de l’un, du tout. Saisir l’humain dans ce qu’il est, non pas dans ce qu’il montre. Influencé par les contes de Perrault ou les Fables de la Fontaine, Elio utilise sean pour émettre son constat sur la société : « J’aime faire une satire de ce que je vois. Je n’ai jamais fait de la musique pour raconter ce que j’ai fait la veille. Je suis persuadé qu’il y a quelque chose de bon à faire dans le fait de raconter une histoire, avec des sonorités qui m’inspirent et que j’ai envie de constamment rénover. » 

En février 2019, la machine est (re)lancée. Le clip de « Mercutio », single d’un EP du même nom, sort sur YouTube et installe sean d’office dans la case des artistes qui méritent une attention plus particulière que d’autre. Visuellement et musicalement, le produit semble fonctionner. Pour ce qui est de la communication, elle est telle qu’il se l’imaginait : simple, efficace, discrète. « Quand tu as ton morceau, l’oeuvre musicale est finie. Mais le produit ne l’est pas. Il y a toute une réflexion à avoir sur la diffusion à utiliser. C’est aussi de l’art de communiquer. » 

Je n’ai pas envie de me retrouver à 40 ans et de toujours faire de la musique. J’ai une vision à apporter, qui, je pense, n’a pas encore été apportée.

Cette phrase résonne et interpelle. Car cette idée de « communication » est le pilier central de l’art façon sean. La musique est sans doute un exutoire, peut-être même que l’image de Mercutio sert de catharsis, ou de catalyseur de passions. Qu’importe, tout semble découler d’une difficulté à communiquer avec soi, autrui et le monde. « Je pense que, quand tu inventes, tu deviens fou. Tu passes tellement de temps sur une oeuvre, et il n’y a que toi qui va réellement saisir ce que tu veux dire… C’est proche de la folie. » Cette folie, ce manque de modération de l’homme, Elio tient à le rendre visuel. Que ce soit par les images de ses textes ou les images de ses clips, comme suggérées. Le personnage de sean lui permet d’en tirer une morale : au fond, on est seuls, entourés d’anges et de démons.

La journée se termine avec un dernier plan, l’incendie de la caravane. Pas de retour en arrière possible. Le silence règne. Tous les esprits sont absorbés par le rouge qui dégouline au sol, comme des gouttes de sang. Avant de partir, Elio tient à nous dire une dernière chose : « Je sais que je vais être amené à faire un autre art. J’ai envie de tout explorer. Je n’ai pas envie de me retrouver à 40 ans et de toujours faire de la musique. J’ai une vision à apporter, qui, je pense, n’a pas encore été apportée. En la travaillant, en l’exploitant, je peux réussir à réaliser la chose à laquelle j’ai pensé. Et je n’arrêterai pas tant que je ne l’aurais pas fait. » On essaye de creuser en profondeur, de savoir ce qu’est cette « chose », mais on n’en saura pas plus. Qu’importe. La dernière note est solennelle, alors on en restera là.

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